Type de contenu: Critique
François Gaudet, artiste visuel.
François Gaudet est un artiste visuel de la Baie Sainte-Marie, en Nouvelle-Écosse. Il reste à Halifax la majorité de son temps, dépensant un peu de temps dans la Vallée lorsqu’il travaille à Grand-Pré durant la saison touristique.
François explique pourquoi il a décidé d’être artiste visuel ou, plutôt, «pourquoi être artiste visuel lui a choisi».
Son trajet artistique
Les circonstances d’une petite communauté et un père créatif ont joué un rôle important dans la trajectoire artistique de François. Il raconte comment le sentiment de ne pas appartenir à un groupe en particulier, tout en trouvant un terrain d’expression dans l’art, a ouvert la voie à son style et ses habiletés en arts visuels.
«Quand on était à l’école, le système scolaire était tout en anglais. Les classes étaient divisées, alors si t’étais dans grade 7, y’avait grade 7A, 7B, 7C, etc., et les élèves de 7A avaient les textes en français. Il n’y avait pas assez d’argent pour avoir des textes en français pour 7B ou 7C, tout le monde d’autre avait rinque des textes en anglais.»
«Le monde qui nous enseignait, c’était des sœurs ou du monde du Québec. Ça fait qu’ils nous enseignait le “français standard” pis ma mère itou essayait de nous enseigner le “français standard”. Elle essayait de nous faire dire “oui” pis “non”, mais, quand t’étais avec tes chums, pis tu disais “oui”, ils disaient “qui tu crois que t’es, “bon français”?»
François se sentait alors pris dans le mitan des deux. «Tu ne pouvais pas t’en servir de ce que t’apprenais parce que le monde allait se moquer de toi. Ça fait que, moi, je crois dans ma tête, je me suis dit, “OK, fine. Je vais me mettre dans l’art visuel.” En visuel, il n’y a pas de “oui” pis de “non”, c’est rinque un langage visuel.»
Son père étant photographe, il a eu la chance de grandir dans la chambre noire de leur domicile. «J’ai connu beaucoup la photo, tôt dans la vie. Il m’a baillé un caméra quand j’avais 11 [ans]. Ça fait que j’étais fasciné par la photographie, comment voir les choses d’une différente façon.»
En l’absence d’art dans son école, il compensait en dessinant par exemple sur son bureau. «Je dessinais sur mon pupitre. Je dessinais partout alentour, pis c’était de même que je copais d’être visuel. So, quand j’ai fini grade 12, j’ai été à [l’Université] Sainte-Anne pour un an, pis c’était le fun à Sainte-Anne. J’ai pensé que, si je restais plus longtemps là, que s’allait tymer trop, so, j’ai pris une plane pis j’ai été dans l’Ouest.»
«Dans l’Ouest, j’ai joiné le circus pour un petit bout de temps, qu’était vraiment le fun. Pis, là, je me suis rendu à Vancouver, pis j’ai été à l’école de beaux-arts. C’est à ce temps-là que je me suis vraiment trouvé à la bonne place; j’ai beaucoup aimé mon expérience. C’était à Emily Carr University of Art + Design et je me disais, wow, cecette, c’est la place! Y’avait tout l’équipement, tout ça que j’avais de besoin pour faire de la photo.»
Un oeuvre de la série Révangéline à François.
Il est entré dans cette école en pensant qu’il allait étudier la photographie. À sa grande surprise, il a pu explorer plusieurs pratiques artistiques.« La première année que t’es là, tu prends “foundations” qu’est tout, alors, sculpture, vidéo, peinture, photographie, pour ensuite t’aider à savoir où t’allais mettre ton focus. J’ai fini par faire un majeur en photo et un mineur en peinture, pis j’ai combiné les deux. J’ai jamais cru que j’allais faire ça, so, la première année là m’a beaucoup aidé.»
«Ça m’a fait ouvrir mon esprit un peu à quelque chose que je ne pensais pas que j’allais faire. J’étais itou un étudiant en échange. J’ai été à San Francisco pour un temps. Ça m’a vraiment baillé un bon aperçu de ce qu’est l’art américain.»
Retourné en Nouvelle-Écosse, il a enseigné à l’Université Sainte-Anne pour quelques années. Même s’il était de nouveau dans sa province natale, ce fut un changement difficile. «Je me suis trouvé de nouveau dans une petite communauté où les arts, c’était poin nécessairement dans le monde professionnel, plutôt qu’ils font ça pour le fun ou à cause qu’ils sont retirés. Ça fait que c’était de la misère.»
«J’ai ensuite déménagé à Halifax pis j’ai été à NSCC (Nova Scotia Community College) pour “screen arts”. So, des temps je fais des films, je fais de la peinture, pis de la photo, pis je mélange tout ensemble!»
«Travailler à Grand-Pré, ça m’aide itou. Des temps, ils me laissent faire des projets artistiques, ils sont vraiment supportifs. Ça me permet aussi de vivre en français pendant ce temps de l’année, même si je me fais corriger, moquer, ou me faire dire que mon accent est cute par des touristes parfois!»
Développer son art
Le style artistique de François change et évolue, dit-il. Il était plus confortable derrière la caméra pour un bout de temps, mais, avec sa série d’Évangéline, il s’est viré l’appareil photo sur lui-même. «Tout d’un coup, pendant Covid, on était tout seul et on allait moins dehors, ça fait que c’est moi qu’est devenu le sujet ces derniers quatre-cinq ans.»
Ce procès était vraiment devenu une métaphore pour comment que moi je change, pour comment que le monde changeait, comment qu’on se voit, comment on existe dans une petite communauté, et ç’a commencé à m’exciter parce que je documentais tout ça vraiment rigidement en photo.
Un oeuvre à François dans sa série Révangéline sur un de ses poteaux.
Même si François s’est aperçu de quelques aspects positifs de ce temps en isolation, il note aussi qu’il n’y avait pas d’options à monter des œuvres dans des galeries ou approcher du monde pour avoir des bourses.
C’est à ce temps-là qu’il a commencé d’utiliser les poteaux dans le North End d’Halifax pour monter son art. Il imprime des photos de son visage et les place sur les poteaux, comme le font les gens qui veulent promouvoir leur évènement ou entreprise.
Au début, il s’attendait qu’il allait avoir quelqu’un qui lui dit qu’il n’avait pas le droit de faire ces ajouts aux poteaux, mais avec le temps, il réalise que personne ne disait rien pour l’arrêter.
Le temps qui passait, plusieurs changements se portaient sur les photos, que ce soit la météo qui transformait la photo, ou les gens qui plaçaient des choses par-dessus sa face. «Ce procès était vraiment devenu une métaphore pour comment que moi je change, pour comment que le monde changeait, comment qu’on se voit, comment on existe dans une petite communauté, et ç’a commencé à m’exciter parce que je documentais tout ça vraiment rigidement en photo», explique François.
«Après, j’arrivais chez nous pis je regardais aux changements sur les photos, pis je pensais, ça, c’est vraiment cool. Mon œil est déchiré ou ma face a été enlevée. Des fois, du monde ajoutait d’autres stuff alentour. Ça fait que c’était vraiment chequafare de conceptuel. C’est ça mon projet asteur, pis je l’appelle Révangéline ou Révangéline Trail.»
Oeuvre de la série à François, Révangéline.
L’art à François articule la manière qu’il s’est toujours senti entre deux opposés, comme l’anglais et le «bon» français. Se trouver dans ce «milieu» inspire beaucoup de son art et il rejoint ces parallèles en retravaillant ces œuvres de poteaux, en utilisant des symboles acadiens qu’il collecte. «J’essaie itou de faire une banque de symboles. Il va y avoir des oiseaux, des chevaux, y’a la mer. J’essaie de mettre ces symboles-là dans une conscience acadienne en quelque part.»
Les symboles qui lui viennent sont souvent déplacés dans sa vie ici et là, comme trouver un oiseau mort devant la porte de son travail à Grand-Pré. François prend ces symboles et joue souvent avec des placements différents afin de créer quelque chose, sans d’attentes pour le résultat final.
«Évangéline c’est son visage qu’est pas mal typique, on connait ça beaucoup. Je l’ai flippé, pis là, tout d’un coup, ça devient comme si elle se regarde elle-même. Après, j’ai pensé, well, je vais la mettre sur ma tête, en pensant, ça va travailler, ça va pas travailler, on va voir. Ça fait que je joue avec mes symboles, je les place sur ma tête et j’essaie de voir si ça travaille. Pis, quand on pense à des oiseaux, on sait que zeux sont entre le ciel et la terre, alors quand on pense de ste milieu là… nous autres, on est entre la mer et la terre, le ciel et la terre, l’idée d’être dans le milieu revient. Ces stes animaux là qui deviennent des symboles forts dans notre neutralité, notre entre deux affaires.»
L’histoire de son style
Le style de mariage photo et peinture à François s’est formé un soir avec une photo de son père qu’il allait soumettre à un concours. Il s’amusait un peu avec la peinture, mais en transférant la peinture d’un côté de la table à l’autre, une tache est tombée sur la photo.
Oeuvre de la série à François, Révangéline.
Il pensait initialement que la photo était ruinée et qu’il n’allait plus la soumettre, mais en essayant de la nettoyer, la peinture s’est répandue davantage. Il a continué ensuite de répandre la peinture et il a fini par trouver sa création assez cool. Il l’a entré dans le concours le lendemain et il a gagné.
C’est vraiment à ce moment-là qu’il a commencé à mélanger ces deux pratiques artistiques. «La photo, c’est de quoi de vrai, dit-il. Il y a quelque chose devant la caméra, c’est un fait. Après, la peinture, c’est vraiment une fiction. La peinture parle pas de quelque chose de vrai, mais la peinture parle de la peinture elle-même.»
«En mélangeant les deux ensemble, c’est le fait et la fiction, qu’est l’histoire des Acadiens. Comme, le poème d’Évangéline à des faits qu’étaient vrais, mais Évangéline, c’est la fiction. Ça m’a fessé que mélanger les deux, c’est beaucoup parler à propos de notre «acadienneté», pis ç’a devenu vraiment powerful.»
Une des choses qu’il développe ces jours-ci, c’est des photos imprimées sur des «paint chips» de différentes couleurs. Les photos qu’il utilise sont toujours de sa tête avec différents symboles placés par-dessus. «J’ai toujours aimé l’idée des paint chips, mais je ne savais jamais quoi faire avec. Ça qu’a arrivé, c’est, pendant Covid, j’étais pris à la maison avec mon laser printer pis c’est avec ça que j’imprime toutes mes affaires. Tout d’un coup, j’ai pensé, “Hey, est-ce que je peux mettre des paint chips dans mon laser printer?”, pis ç’a travaillé.»
François décrit ces oeuvres «Paint chip peinture»:
Dans c’tte série-là, j’prends des bouts d’échantillons de peinture qu’on retrouve partout pis j’en fais des histoires qui s’empilent — j’appelle ça mes «peintures à paint chip». Avec des images imprimées au laser, de la peinture pis d’l’encre, j’travaille direct su’ ces petits bouts de couleur — ceux qu’on choisit pour mettre l’ambiance chez nous. En reprenant c’matériel-là, j’veux parler d’mémoire, d’identité pis d’espace pour sentir.
La couleur, c’est pas juste pour faire beau, mais pour tout c’qu’elle porte en elle — pis aussi pour les noms bilingues dessus, comme «Blushing Bride / Mariée timide», «Deep Sea / Mer profonde», «Sunlight / Rayon de soleil». C’te mélange de langues, ça raconte notre vie ici, entre l’anglais pis le français, pis ça me touche drette au cœur avec mon sang acadien. C’est dans c’va-et-vient-là que l’art prend toute sa profondeur parce que la langue, comme la couleur, elle façonne comment on voit le monde pis où on s’place.
Je tire fort des couleurs du drapeau acadien — rouge, blanc, bleu pis jaune.
Chacune porte son poids de sens:
Le rouge, c’est la passion, la lutte, pis notre histoire à nous autres.
Le blanc, c’est l’absence, la fragilité, pis l’espace pour rêver.
Le bleu, c’est la nostalgie, la paix pis l’attachement à c’qui nous tient.
Le jaune, avec l’étoile, c’est l’espoir, la force de survivre pis la lumière pour guider nos pas.
Pis y’a les roses, qu’arrivent du rouge, qui apportent la chaleur d’la maison, pis les émotions d’chaque jour — comme quand on choisit une couleur de mur qui fait qu’on se sent ben. Toute la palette, c’est pas juste des couleurs, c’est des histoires, des souvenirs, de la vie.
En prenant c’langage-là du design d’surface pis en l’tournant en parole d’artiste, mes peintures questionnent comment on construit qui on est pis où on est — surtout quand on vit entre deux langues, deux cultures, pis un passé qui nous suit encore.
Où trouver ses œuvres
On peut voir les œuvres de François dans les alentours d’Halifax sur les poteaux, ainsi que sur son site Web.
De plus, il aurait sa série d’art Révangéline en exposition au Halifax Central Library, du 6 juin au 17 juillet.
Légende de mots acadien:
rinque – seulement
itou – aussi
chums – amis
pis – et
chequafare – quelque chose
asteur – maintenant
cecette – ceci
bailler – donner
tymer – fêter
stes – ces
poin – pas
zeux – eux
