le Mardi 16 juin 2026
le Lundi 21 juillet 2025 9:00 Rubrique - La rubrique de la bouquineuse

Être gitan, une philosophie

Pourquoi faire confiance à Le Courrier

Laurence Gourret-Lapeyre est une ancienne grande reportrice, autrice de nombreux livres, et vit actuellement entre la France et le Maroc. Dans son dernier ouvrage, Gitans, le peuple aux larmes de feu, elle partage les récits qu’elle a collectés pendant plusieurs années, en immersion dans la gitani.

Être gitan, une philosophie
00:00 00:00

Type de contenu: Rubrique

«Je voulais retranscrire, être le témoin d’une réalité de cette ethnie, des Roms et des Gitans, explique-t-elle. Ça m’est venu par le biais d’une passion, le flamenco, la danse.» 

«Grâce à ça, j’ai pénétré des milieux où il y avait beaucoup de Gitans, que ce soit des musiciens, des danseurs. En me frottant à eux, en les connaissant mieux, en ayant l’opportunité de vivre avec eux, je me suis dit: il y a un témoignage incroyable à apporter.»

À travers ces portraits, elle voulait montrer la psyché, les codes, le quotidien, la culture de cette communauté hispanophone, de l’Espagne et du sud de la France, encore aujourd’hui trop souvent décriée. 

Laurence Gourret-Lapeyre, autrice du livre Gitans, le peuple aux larmes de feu.

PHOTO: Laurence Gourret-Lapeyre

«Parle-t-on jamais du génie des Gitans, de cette capacité à exprimer la vie d’une façon intense, avec passion, de cette inspiration qu’on appelle le Duende? Que ce soit dans la danse, dans la musique, dans tout. Alors, je me suis dit, mais ces gens-là, d’où viennent-ils? Quelle est leur histoire? Pourquoi sont-ils si particuliers? Pourquoi ont-ils ces caractéristiques, ces codes de vie qui nous sont vraiment étrangers?»

Une véritable enquête qui a commencé avec la rencontre de Pachi Montoya, le petit-fils de la reine des Gitans de Séville. «J’ai dansé avec lui, on est devenus amis. On se voyait beaucoup à Paris et, au fil des mois, il m’a invitée à aller chez lui à Séville. Je suis partie vivre dans sa famille et j’ai partagé leur quotidien.» 

«J’ai trouvé que c’était tellement passionnant, tout ce qu’il m’a raconté sur sa vie, sur sa famille, sur leurs valeurs, leurs codes. Ça m’a donné envie d’aller plus loin, de rencontrer d’autres Gitans.»

Ainsi, au bout de plusieurs années, après avoir instauré des liens de confiance pour que les Gitans acceptent de se livrer et adhèrent à son projet, elle a finalement décidé de rassembler les portraits qui l’avaient le plus marquée et qui illustraient le mieux cette communauté.

«Ça a été pour moi une expérience de vie merveilleuse et, comme un de mes amis Tziganes disait: on peut cesser d’être gitan comme le devenir, c’est avant tout une façon de vivre et une philosophie.»

Juan Carmona, guitariste et compositeur d’origine andalouse, et l’un des témoins du livre, s’est notamment confié sur ce sujet. 

Selon lui, il parait compliqué d’arriver à faire coïncider la culture et le mode de vie gitan avec ceux des sociétés occidentales. «À partir du moment où vous rendez intellectuel un Gitan, vous lui enlevez son drapeau gitan, affirme-t-il. Ça ne peut pas fonctionner parce que c’est l’opposé.» 

Ce qui construit nos valeurs n’a pas été appris à l’école, n’est pas passé par un cheminement intellectuel. Ça a été une transmission orale, beaucoup de codes qui ont été appris par les parents, grands-parents, etc.

— Juan Carmona

Si lui a pourtant suivi un enseignement académique, l’artiste semble en effet redouter que généraliser l’éducation des enfants gitans détruise, en quelque sorte, l’instinct, la force, l’esprit qui constituent l’âme gitane en elle-même.

C’est pourquoi il exprime une grande reconnaissance envers son père et sa mère, qui ont su lui léguer cette philosophie de vie, tout en lui donnant accès à l’éducation institutionnelle et en lui inculquant les valeurs de l’effort et de la discipline. «J’ai basculé d’un côté de la société, admet-il. Alors j’essaye au maximum de garder mon drapeau grâce à l’art que j’ai en moi.» 

«C’est là où je me considère gitan à 1000 %. C’est parce qu’il y a ça qui me tient.»

Mme Gourret-Lapeyre, avec qui il s’est aussi entretenu sur ces questions, confie qu’il lui avait avoué avoir peur de perdre sa créativité, du fait d’être passé de l’autre côté de la barrière. «Pour un artiste gitan qui est inspiré, qui va exprimer des émotions à sa façon, le fait d’intellectualiser ou d’avoir une connaissance peut freiner ce jaillissement spontané», explique-t-elle.

D’autant qu’elle reconnait qu’avec tout ce que le peuple gitan a souffert par le passé, et subit encore aujourd’hui, il est tout à fait compréhensible qu’il émette des réserves à se lier aux autres. «On les a sédentarisés de force, on les a mis dans des cités, on les a empêchés d’exercer leur métier traditionnel, rappelle-t-elle, et il y a eu des dérives.»

Une intégration d’autant plus difficile quand nombreux sont ceux qui continuent de porter des discriminations et des préjugés à leurs égards. «C’est la peur de l’inconnu. Parce qu’on est différents, a exprimé M. Carmona. À partir du moment où on est différent, on a peur.».

Toutefois, Mme Gourret-Lapeyre soutient que l’éducation et l’alphabétisation demeurent ce qui permettra à cette communauté de faciliter son intégration au sein de la société et à changer les états d’esprit.

«Ça ne marchera que comme ça. L’Espagne, qui compte près d’un million de gitans, est en train de réussir. Elle a, à sa tête, une personne extraordinaire, l’ex-parlementaire européen, Juan de Dios Ramírez-Heredia, qui a fondé en 1971 une ONG, l’Union romani, qui lutte justement pour une reconnaissance, une intégration du peuple gitan et des autres ethnies.»

De ce fait, bien que des discriminations persistent au sein de la péninsule ibérique, elle a pu constater que l’acceptation du monde gitan par la société est en voie de progression. «Je souhaite que tout évolue dans le bon sens pour eux. À la fois une intégration parce que, malheureusement, aujourd’hui, c’est incontournable, et en même temps la préservation de leurs racines, de l’essence de l’âme gitane», affirme-t-elle.

En outre, l’éducation, et notamment l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, leur permettrait d’éviter la perte de leur culture, qui passe beaucoup par la tradition orale et encourager le partage de ses valeurs, au-delà de la communauté.

Elle souligne d’ailleurs l’apport considérable que le peuple gitan a amené en Espagne, un héritage tant artistique que philosophique. «Les plus grands artistes, les plus inspirés, au moins en guitare, dans la danse, sont quand même gitans, soutient-elle. Ils ont quelque chose en plus, c’est certain. Une culture où la créativité atteint des sommets.»

Mais aussi où les valeurs humaines, la famille, l’amitié, la générosité semblent constituer la plus grande des richesses. «C’est un peuple de liberté, qui vit la vie dans le carpe diem, intensément, comme on devrait tous le faire. Des gens qui ne sont pas attachés au matériel. Ce qu’ils veulent, c’est la liberté et vivre le moment présent, comme une explosion de joie.»

Type: Rubrique

Rubrique: Une rubrique est un article journalistique publié périodiquement portant sur un sujet particulier et rédigé par un journaliste spécialisé dans ce domaine.

Pour consulter nos pratiques exemplaires et politiques journalistiques, cliquez ici.

Contactez la rédaction - Proposer une correction - Faire une suggestion - Contactez l'équipe