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«L’envie de m’attaquer à un sujet aussi risqué que la mort faisait évidemment partie de l’inspiration, mais je devais le faire à partir d’un endroit qui m’était familier. Et ce que je suis, ma nature même et comment j’ai grandi, c’est que plus une chose est terrible, plus il faut la prendre avec légèreté et humour», raconte Amy Spurway.
C’est peut-être justement ce qui fait la différence dans Le retour de Crow, où le caractère désabusé, décomplexé et pour le moins cocasse de la narratrice apporte une dimension franchement drôle et décalée au roman, si peu prévisible pourtant au vu des thèmes abordés.
Finaliste de la médaille Leacock pour l’humour en 2020, l’autrice elle-même ne s’attendait pas à ce que ses lecteurs trouvent son livre si comique. Le roman, qui fait le portrait d’un environnement rural aux destins compliqués ou maudits, marqués par la dépendance, la précarité et l’isolement, trouve malgré ce bel et bien sa singularité dans sa plume originale, cynique et sans filtre.
La couverture du livre en version anglaise, Crow.
Amy Spurway, qui se définit elle-même comme quelqu’un qui ne mâche pas ses mots, explique que ce ton particulier est aussi dû à sa façon d’appréhender les épreuves de la vie, ayant appris très tôt à en rire et à en pleurer en même temps.
«Et cela tient beaucoup au type de personnes dont je descends, à mes ancêtres. Ce sont des gens qui ont vécu des vies et des moments difficiles.»
Et qui l’ont inspirée, semble-t-il, comme elle nous le confie. Ainsi s’exprime Crow dans les dernières pages du roman: «Les Fortune utilisent ce qu’ils ont pour faire ce qu’ils peuvent, même si tout ce qu’ils ont, ce n’est qu’un bourbier ou une bonne dose de folie», le personnage assumant finalement sa lignée.
Mais ce qui fait aussi la couleur singulière du récit, c’est son ancrage maritime, au cœur de notre province, et au sein d’une petite communauté bien connue de l’autrice.
«Je suis profondément attachée à la terre même de l’île du Cap-Breton.»
Originaire de la communauté rurale de Ross Ferry, qui longe les lacs Bras d’Or, Amy Spurway rend en effet hommage à travers Crow à son terroir. Par le parler régional, la description des paysages froids et brumeux, entre vents et marées, ou encore les spécificités culinaires évoquées, qui en disent souvent long sur la culture d’une région, elle nous immerge dans son monde, comme si nous y étions.
D’où les efforts déployés par Rachel Martinez, la traductrice de l’ouvrage aux éditions La Pleine Lune, pour réussir à retranscrire cette particularité le plus fidèlement possible:
«Je ne pouvais pas traduire ce livre en français standard, puisque dans la version anglaise, [les personnages] ne parlent pas en anglais standard. Je veux dire dans les dialogues. La narration est directe, dans un bon anglais, mais les dialogues sont fous. On se sent sur place. Je ne pouvais pas traduire ces dialogues comme si on était à Montréal, à Québec ou à Paris. Donc j’ai décidé de leur donner une couleur acadienne.»
Rachel Martinez raconte que, n’étant pas acadienne elle-même, et souhaitant à tout prix éviter l’appropriation culturelle, elle s’est longuement documentée et s’est fait aidée par la poétesse acadienne Georgette LeBlanc pour arriver à restituer son authenticité au texte.
Par ailleurs, certains sujets lui ont longtemps posé question, comme la façon dont on boit le lait au Cap-Breton ou comment on le vend — dans une boîte? un sac plastique? une cruche?
Des interrogations qu’elle abordait directement avec Amy Spurway, assumant pleinement leurs aspects anecdotiques, mais qui lui semblaient importants de comprendre pour mieux appréhender l’identité même de la région et la restituer de la meilleure façon. Du moins celle qui lui semblait la plus juste vis-à-vis du texte initial.
Ce qui a particulièrement touché l’autrice. «Certaines de ses questions m’ont juste ravie, parce qu’elles ont mis en lumière, pour moi, certaines de ces différences, et certaines sont spécifiques à la Nouvelle-Écosse, certaines au Cap-Breton, certaines aux petites communautés rurales du Cap-Breton, et certaines à un langage et un dialecte familiaux.»
Mais pour Rachel Martinez, cette attention aux détails allait de soi. D’autant plus qu’elle a eu un vrai coup de cœur en découvrant le roman, confiant qu’à cette époque, elle souffrait elle aussi d’un cancer — «Je m’identifiais beaucoup à ce qui était décrit dans le livre» — et appréciait particulièrement le mélange de tristesse et d’humour qui apparaissait au fil des pages.
Ça rend le roman vraiment fascinant parce qu’on rit beaucoup en le lisant, et on pleure beaucoup.
Des sentiments qu’ont également partagés les lecteurs du livre auprès de l’autrice, constatant que ce qu’ils en retenaient était finalement ce qu’elle souhaitait: la capacité à trouver de la joie dans les moments difficiles.
«Je crois que ce que fait Crow, c’est en tirer le meilleur parti en y faisant face, et en y faisant face très directement. Avec la communauté et avec les gens qu’on aime, et vraiment en réalisant ce qu’on a devant soi et sa vraie valeur, même si ce n’est pas parfait, même si ça nous rend dingues et que ça nous énerve, et en gardant près de soi ce qui compte vraiment.»
