Type de contenu: Opinion
S’ensuit une conversation qui n’a malheureusement rien de nouveau en Acadie : l’insécurité linguistique, la place de l’Acadie dans la francophonie canadienne et le rôle du Québec dans cet écosystème.
J’étais à Moncton pour assister à la comédie musicale Évangéline. Je n’en ferai pas ici une critique à proprement parler de cette très grosse production conclue par une ovation debout. Près de 3 000 personnes debout à la fin, c’est impressionnant. On a pu lire dans L’Acadie Nouvelle qu’il s’agissait d’un spectacle «émouvant et ambitieux, acclamé par le public acadien». Radio-Canada a parlé d’un «accueil triomphal en Acadie». Raphaël Butler, dans le rôle de Beausoleil, et Maude Cyr-Deschênes, dans celui d’Évangéline, portent la scène avec une force incroyable. Leurs interprétations sont puissantes, généreuses, profondément incarnées. Le spectacle leur doit beaucoup.
Mais en quittant Moncton, je pensais surtout à cette dame et à la relation complexe entre l’Acadie et le Québec.
Les gradins du centre Avenir, où près de 3 000 personnes ont assisté au spectacle.
Un spectacle trop québécois, pas assez acadien?
Cette relation ambivalente, je la vis au quotidien depuis plusieurs années. Les exemples sont nombreux et remarquablement cohérents d’une région acadienne à l’autre. L’anecdote de la caisse n’en est qu’une parmi tant d’autres.
Le Québec est un allié indispensable de la francophonie canadienne. Sa puissance culturelle, médiatique et institutionnelle permet à la langue française de conserver une place qu’elle aurait autrement beaucoup de difficulté à maintenir en Amérique du Nord. Le Québec offre également aux artistes acadiens des scènes, des réseaux et des possibilités de rayonnement souvent impossibles à trouver ailleurs.
Mais le Québec occupe aussi une position de pouvoir.
Parce qu’il constitue le principal foyer francophone du continent, il lui arrive de se penser comme le centre naturel de toute la francophonie canadienne. Les autres francophonies deviennent alors des périphéries : des variations régionales, des curiosités linguistiques ou des prolongements culturels d’un ensemble dont le Québec serait la norme.
Cette vision n’est pas nécessairement malveillante. Elle est souvent inconsciente. Elle n’en produit pas moins des effets très concrets.
Lorsque l’on répond en anglais à une Acadienne qui s’exprime en français, on lui dit implicitement que son français n’est pas tout à fait du français. Lorsqu’on caricature son accent, qu’on le sous-titre ou qu’on le présente comme difficile à comprendre, on lui rappelle que sa langue serait périphérique, imparfaite ou folklorique.
Le Québec n’est évidemment pas le seul responsable de l’insécurité linguistique en Acadie. Celle-ci est le produit d’une longue histoire de minorisation, d’assimilation, d’exclusion institutionnelle et de domination de l’anglais. Mais le Québec a un rôle à jouer dans son maintien ou, au contraire, dans sa guérison. Dans ce contexte, on peut comprendre que voir une production principalement québécoise raconter l’une des histoires les plus emblématiques du peuple acadien suscite des réactions ambivalentes.
Il serait cependant erroné de présenter les Québécois comme des étrangers à l’histoire acadienne. Les liens entre le Québec et l’Acadie sont également généalogiques. Des études fondées sur les généalogies québécoises concluent qu’une majorité de Québécois d’ascendance canadienne-française comptent au moins un ancêtre acadien, soit environ 4,8 millions de Québécois. Cependant, partager un patrimoine généalogique ne veut pas nécessairement dire que l’on partage une culture, une histoire, des réalités et des défis communs.
Les créateurs ont par ailleurs eu la prudence de s’entourer d’André-Carl Vachon, historien, auteur et consultant acadien, afin d’assurer la justesse historique et culturelle de l’œuvre. Cet effort de consultation et de légitimation doit être reconnu. La question n’est donc pas de savoir si des Québécois ont le droit de raconter cette histoire. Pour beaucoup, cette histoire est aussi familiale.
La question est celle du rapport de force. Que se passe-t-il lorsqu’une culture disposant de moyens considérables raconte l’histoire d’une culture minoritaire? Qui écrit, qui produit et qui définit ce qui sera présenté comme «acadien»? La représentation ne se mesure pas seulement au nombre d’artistes acadiens sur scène, mais au pouvoir exercé sur le récit.
L’Acadie, entre peuple vivant et folklorisation
La folklorisation commence lorsqu’une culture vivante est réduite à ses images les plus facilement reconnaissables : costumes, drapeau, chansons anciennes, villages disparus et grande tragédie collective.
Dans Évangéline, l’Acadie historique et mythique est partout. Mais où sont l’Acadie d’aujourd’hui et celle de demain? Celle qui lutte pour ses écoles, ses médias et ses institutions? Celle des accents multiples, du chiac, de Clare, de Chéticamp et de Caraquet?
Un spectacle sur 1755 ne peut pas tout raconter. Mais lorsqu’une production affirme porter «le cœur de l’Acadie», il est légitime de demander quelle Acadie elle fait battre : un peuple vivant ou un héritage? Un spectacle pour les Acadiens ou sur les Acadiens?
L’Acadie et le Québec partagent une langue et une partie de leur histoire, mais leurs trajectoires sont distinctes. Le Québec possède un territoire, un État et une majorité francophone. L’Acadie existe sans frontières politiques propres, à travers des communautés dispersées et des institutions fragiles. Elle cherche depuis longtemps à faire entendre une troisième voix : ni française ni québécoise, mais pleinement acadienne.
Le «Français de France» comme coupable commode
Un autre choix du spectacle me paraît plus préoccupant. Baptiste, le Français de France, est présenté comme un bourgeois pédant, arrogant, jaloux et finalement traître. Il concentre une caricature familière : celle du Français supérieur, précieux, intéressé et incapable de comprendre le peuple auquel il prétend se joindre. Cette caricature devient problématique lorsque le personnage joue un rôle déterminant dans l’enchaînement menant à la Déportation. Le spectacle donne alors l’impression qu’un Français éconduit, mû par la jalousie et la vengeance, aurait contribué à faire basculer le destin de l’Acadie.
Ce n’est pas ce que raconte le poème de Longfellow, Baptiste Leblanc n’est pas un traître et ne provoque pas la Déportation. Il apparaît après celle-ci comme un prétendant qu’Évangéline refuse d’épouser parce qu’elle demeure fidèle à Gabriel. Historiquement, la Déportation fut une politique coloniale décidée par le lieutenant-gouverneur britannique Charles Lawrence et le Conseil de la Nouvelle-Écosse en juillet 1755.
Le problème n’est pas la liberté artistique. Évangéline est une adaptation libre d’un poème lui-même fictif. Mais la production se présente comme une «fresque historique». Plus une œuvre revendique cette dimension, plus elle doit distinguer l’invention des faits. Avec ce choix, le Québec fait face à ses vieux démons et à ce besoin de hiérarchiser les francophones. Il met en scène sa propre insécurité.
Pour une francophonie horizontale
Cette réflexion ne doit pas conduire à opposer le Québec et l’Acadie. Il devrait plutôt nous pousser à imaginer une francophonie horizontale. Dans une relation verticale, le centre détient les budgets, les scènes et le pouvoir de validation; les communautés minoritaires fournissent les histoires, les accents et les symboles. Dans une relation horizontale, chacun apporte ses ressources, son expertise et sa souveraineté culturelle. Les communautés ne sont pas seulement consultées : elles participent aux décisions.
L’Acadie ne devrait pas avoir à choisir entre l’invisibilité et une visibilité dans laquelle elle ne se reconnaît qu’à moitié. Évangéline est un spectacle ambitieux, impressionnant et porté par des artistes remarquables. On peut s’en réjouir tout en l’interrogeant. La gratitude n’impose pas le silence.
La dame rencontrée à la caisse ne devrait pas avoir besoin que je valide la légitimité de son français. De la même manière, l’Acadie ne devrait pas avoir à demander si son histoire est assez grande pour être racontée avec ses propres accents, ses contradictions et ses mots. Selon moi, nous avons besoin d’une francophonie dans laquelle nous ne sommes pas seulement visibles, mais entendus. Non pas les uns au-dessus des autres, mais les uns avec les autres.
