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Clémence Dumas-Côté explique au Courrier son processus de création, ainsi que le déroulement de sa résidence artistique d’une semaine à l’École des Beaux-Marais de Porter’s Lake.
JPG: Parle-moi un peu de ta semaine! Si je comprends bien, tu as passé la semaine ici, à l’école.
CDC: Je suis arrivée dimanche soir, faque j’ai passé de lundi à vendredi ici […] tous les matins, j’étais avec le groupe de Madame Caroline — faque c’est un groupe de cinquième année. J’avais rencontré Caroline Jobin l’année passée parce que j’étais venue faire une tournée en Nouvelle-Écosse. J’étais venue une journée ici, une journée à Truro, pis aussi, j’étais allée à Halifax. Pis, ça avait cliqué avec Caroline. Tu sais, c’est une prof qui a beaucoup d’intérêt pour la poésie. Elle utilise l’enseignement de la poésie dans son cursus, avec ses groupes.
Je m’étais dit que ça serait vraiment cool, au lieu de juste passer une heure [avec les jeunes] […] de faire un projet plus approfondi avec des élèves. Faque, j’ai proposé qu’on aille passer une semaine avec le même groupe. Tous les matins, cette semaine, j’étais avec son groupe. L’après-midi, j’étais soit avec les grands de 7e, 8e année à préparer le concours d’art oratoire, à leur donner des outils de prise de parole en public.
Ensuite, avec les petits de Grandir en français, on était plutôt sur parler des cinq sens, faire du mouvement, des activités plus sensorielles. Pour moi, c’est ce que j’appellerais de l’éveil poétique; comme il y a de l’éveil musical, mais là, c’est de l’éveil poétique, mettons, avec les tout-petits.
Donc, avec la classe de Madame Caroline, on a divisé la semaine en deux. La première partie de la semaine a été consacrée à la fabrication de zines poétiques […] Je leur ai appris à coudre. Donc, ils ont cousu le papier. Ils ont choisi des papiers spéciaux pour évoquer l’univers qu’ils nous présentaient dans leur texte.
On est parti de mots qu’ils trouvaient dans l’environnement autour d’eux, c’est-à-dire de mots sur les murs, sur les affiches de la classe, des mots qui évoquaient qui ils sont. Donc, on utilise le hasard un peu comme ça, pis après ça, je les amène à intégrer du rythme, intégrer des verbes d’action, intégrer leurs cinq sens, par exemple. Ces petits textes-là, ils les ont découpés avec des ciseaux. Ils en ont fait des morceaux.
J’aime beaucoup utiliser l’image de la tour de Lego. On écrit un texte, pis c’est comme une tour de Lego, pis là, par exemple, on donne un coup de pied dedans, pis on détruit la tour de Lego. Ils découpent des groupes de mots. Ensuite, ils les réagissent, ils les recoordonnent pour créer un texte plus final. Et c’est ça qu’ils ont recopié dans le zine, relié à la main.
Ils ont ensuite fait une recherche d’images dans des magazines pour évoquer, travailler l’idée de l’évocation. C’est vraiment important pour moi de leur parler de l’évocation. Je pense qu’ils ont retenu ce mot-là: évoquer.
Et puis, ils devaient choisir des images qui évoquaient ce dont ils parlaient. J’essayais de leur dire que si tu me parles de l’océan, t’as pas besoin de trouver un océan. Peut-être que du sable, ça peut évoquer l’océan.
[…] La deuxième partie de la semaine, c’était plus en lien avec ma dernière parution. C’est mon cinquième livre, c’est mon premier livre jeunesse. Ça s’appelle Au pays des fémurs. C’est une histoire en poème, sous forme de BD, mais c’est pas des images. C’est des bulles de BD, ce qui s’appelle les phylactères.
Faque, c’est des dialogues entre deux enfants dont les parents viennent de se séparer. Ils vivent une période de troubles et ils bricolent beaucoup. Et à travers leurs dialogues, on les voit évoluer, à travers cette nouvelle phase de leur vie.
Avec les élèves, on a parlé de deuil […] quand on perd quelque chose, quelqu’un, qu’il y a un grand changement dans notre vie, c’est comment? On a parlé de deuil, ils ont écrit là-dessus. Tranquillement, je leur ai donné des bulles de BD vides, et pis ils ont écrit des textes dans ces bulles de BD-là.
JPG: Pourquoi est-ce que tu voulais travailler sur un cinquième livre destiné aux enfants?
CDC: Même si c’est mon premier livre jeunesse, ça fait des années que je vais dans les écoles pour faire écrire les jeunes, leur faire découvrir la poésie. J’ai moi-même quatre enfants. Je baigne avec les enfants. C’était sûr que ça allait arriver. Pis surtout, en fait, moi, ça fait 10 ans que j’écris des livres et ce livre-là, ça m’a pris 10 ans à écrire. Je l’ai commencé il y a 10 ans. C’est comme mon premier livre que j’ai écrit qui s’est transformé au fil des années. Au début, c’était un album que je pensais qui serait illustré. C’est devenu du théâtre, c’est devenu un recueil de poésie, pis, finalement, une histoire en poème. Il y a eu beaucoup d’étapes.
J’ai fait deux résidences de création. Une avec des danseurs, donc des danseurs qui interprétaient les personnages autour de chorégraphie de danse contemporaine. Après ça, j’ai fait une autre semaine avec des acteurs qui jouaient les personnages. Je les ai fait improviser, ça m’amenait ailleurs dans le texte. J’ai fait beaucoup d’ateliers dans les écoles, pendant que j’écrivais ce texte-là. Je leur présentais des extraits. Ils me posaient des questions. On parlait de la séparation de leurs parents. Ils me dessinaient leurs deux chambres, leurs bagages, leurs valises, tout ça.
JPG: Pourquoi est-ce que tu penses que ça t’a pris 10 ans pour réaliser ce livre-là?
CDC: C’est un livre extrêmement personnel. Je m’inspire d’une histoire que j’ai vécue. Même si c’est pas mon histoire ni celle de mes enfants, je m’en inspire quand même. Donc, je pense que ça prend un certain temps avant de mettre assez à distance une expérience personnelle, peut-être. Mais aussi, je voulais trouver la bonne forme. J’ai vraiment le souci de rejoindre les gens. Je voulais vraiment toucher des gens, pis je cherchais la bonne forme, le bon véhicule. Pis finalement, c’est à travers toutes ces étapes de création là, les danseurs, les acteurs, les enfants dans les écoles, que j’ai finalement [trouvé la bonne forme].
JPG: Comment est-ce que ta proximité avec les jeunes a influencé ton travail, en tant que poétesse?
CDC: Ça me permet de les observer beaucoup, d’observer comment ils parlent. Moi, je suis tout le temps en observation parce que j’écris des livres. C’est ça, dans le fond, ma passion: observer les gens. Donc, c’est un autre contexte. C’est pouvoir observer beaucoup les petits détails, comment ils bougent, comment ils parlent, leurs pensées, leurs idées. Pis aussi, [c’est] quand même vraiment chouette de pouvoir tester des bouts du livre, pis avoir leur rétroaction. Des fois, j’allais dans des classes et ils interprétaient les dialogues: «Ah, ça, je comprends pas. Pourquoi elle dit ça? Ah non, ça, je comprends pas.» Tu sais, c’était un banc d’essai vraiment extraordinaire.
JPG: Tu as mentionné, plus tôt, l’éveil poétique, je trouve ça vraiment beau. Tu sais, en milieu minoritaire, ça prend des fois un petit éveil pour encourager les jeunes à se lancer dans le processus de création et à faire des choses en français. As-tu ressenti cet éveil-là chez les jeunes cette semaine, par exemple?
CDC: J’ose espérer […] que je leur présente une des façons de vivre en français. Ça peut être d’être un artiste professionnel qui vit et travaille en français, pis qui voyage même avec ça. Tu sais, je me promène beaucoup. Je suis allé à Terre-Neuve en décembre, faire une semaine dans les écoles d’immersion au secondaire. Je suis allée aux Territoires du Nord-Ouest deux fois cette année. Je me promène beaucoup.
Je rencontre des gens de toutes sortes de réalités et je vais beaucoup en milieu minoritaire, rural. Faque, je trouve ça très chouette et c’est une grande chance pour moi de pouvoir transporter mon petit baluchon, mes histoires, pis partager des histoires avec des jeunes qui vivent toutes sortes de réalités.
