S’appuyant sur les travaux pionniers du sociologue Émile Durkheim, l’anthropologue Sébastien Tutenges soutient qu’il y a effervescence collective lorsqu’un nombre considérable de personnes se rassemblent en un même lieu et éprouvent le sentiment de faire partie d’une même collectivité, de faire corps.
En plus de se révéler forte en émotions, cette expérience les conduit à mobiliser des symboles et même parfois à en produire. Bien qu’il s’agisse d’un phénomène éphémère, il peut faire vivre aux personnes qui y participent une expérience significative susceptible de renforcer leur solidarité.
L’effervescence met en lumière une composante souvent négligée, bien qu’essentielle, du «faire société» (selon une notion chère au sociologue acadien, Joseph-Yvon Thériault), à savoir le dénominateur commun des liens de solidarité et d’appartenance que partagent les membres d’une société en contraste avec la complexité de l’organisation sociale. Victor Turner montre que ce type de rassemblements peut raviver le sentiment de former une communitas, c’est-à-dire une appartenance collective qui prévaut en dépit des distinctions et des hiérarchies sociales.
Dans le cadre d’une étude sur le Congrès mondial acadien dont il a déjà été question dans les pages du Courrier du 26 juin, nous avons analysé l’expérience de personnes participant au CMA 2019, notamment sur le plan identitaire. Ce terrain d’enquête nous a permis d’observer, sans que cela ait été au départ notre objet d’étude, un phénomène d’effervescence collective lors du tintamarre qui a eu lieu le 15 aout 2019.
Rappelons si besoin est (pour le lecteur ou la lectrice de passage) que le tintamarre est une activité qui se répète chaque 15 aout, jour de la Fête nationale, en plusieurs endroits d’Acadie.
De nos données (des discours recueillis lors d’entretiens, par sondages, ou à travers une revue de presse), il ressort que le tintamarre est conçu comme une occasion de montrer la persistance du peuple acadien. Pour beaucoup de personnes que nous avons interrogées, le tintamarre exprime la résilience du peuple acadien en rappelant qu’il a su finalement déjouer les desseins du Grand Dérangement. Le tintamarre, ça veut dire : «on est là, on est là pour rester».
Dans un contexte où l’identité acadienne a été historiquement fragilisée, le tintamarre est aussi l’occasion pour les participant(e)s de vivre des émotions de fierté par rapport à leur identité, de développer ainsi un rapport positif à celle-ci et de transmettre l’identité et la culture acadiennes.
Certains parents ont conscience, en y emmenant leurs enfants, de les faire participer à une expérience qui, espèrent-ils, laissera des traces et fera naitre un sentiment d’appartenance à l’Acadie. Plusieurs personnes témoignent ainsi de l’importance de participer au CMA et de saisir l’occasion pour transmettre aux plus jeunes générations la fierté identitaire.
Selon plusieurs personnes interrogées, il faut participer au tintamarre et plus largement au CMA en famille pour «s’affirmer et s’afficher, pour partager notre héritage avec nos enfants», «montrer l’importance de nos racines à nos enfants», «sensibiliser mes enfants à notre histoire», faire «vivre des moments mémorables avec ma fille […] le tintamarre avec 20 000 cousins et cousines :-)».
Dans le cadre d’une réunion de famille, qui s’est tenue lors du CMA, un atelier sur le tintamarre avait pour objectif d’y préparer les participant(e)s de tous les âges, y compris les enfants, qui ont été invités à fabriquer leur instrument sonore.
Très chargée symboliquement, cette activité est donc une manière de transmettre la culture acadienne à travers une expérience qui permet de faire vivre des émotions associées à l’appartenance à la communauté acadienne, de relier les gens entre eux et avec le passé, enfin, de les projeter vers l’avenir: «Durant le tintamarre, on pouvait ressentir ce lien fort qui nous unit».
Ainsi, le tintamarre constitue bel et bien un exemple d’effervescence, puisqu’il offre l’occasion de vivre et de ressentir avec émotion une appartenance commune. Une participante en provenance des États-Unis cite Céleste Godin, artiste acadien(ne) multifacette, qui lors d’une activité a déclaré : «Si on ne pleure pas au tintamarre, ça veut dire qu’on n’a rien compris». Iel raconte qu’il s’agissait pour iel d’une expérience émouvante.
Des personnes peuvent rattacher cette expérience à une appartenance plus large à la francophonie en Amérique. Une personne en provenance d’Haïti a vu dans cette manifestation un sentiment patriotique, c’est-à-dire, pour reprendre ses mots, «ce qui nous anime, ce qui nous fait exister, ce qui représente notre être»; elle poursuit : «C’est ce qui m’a vraiment marqué, et j’étais vraiment éberlué et vraiment beaucoup d’émotions».
Si le cas du tintamarre constitue une forme d’effervescence recréatrice en s’apparentant davantage à une mobilisation festive que revendicatrice, il n’en demeure pas moins que le tintamarre est un geste d’affirmation qui peut avoir une portée politique. En effet, une telle activité demande de poser un geste ayant une portée politique dans un contexte majoritairement anglophone, qui tend à invisibiliser et réduire au silence la présence acadienne.
En Acadie, l’effervescence participe d’un contexte où la communauté cherche à «faire société» de manière durable, révélant d’ailleurs une composante de sa vitalité, à savoir les dimensions symbolique et affective qui façonnent son identité.
La signification du tintamarre puise à même la mémoire et l’imaginaire collectifs, réactualise les récits mythiques tout en favorisant la formation de nouveaux symboles et en stimulant la créativité culturelle et artistique. L’émotion ressentie découle directement de l’appartenance communautaire et rattache les participants les uns aux autres en leur procurant le sentiment de former une «communauté de destin» et de s’inscrire dans une continuité historique.