Type de contenu: Critique
«J’ai assez rapidement vu le potentiel littéraire, exprime l’autrice en revenant sur les origines de La Louisiane. J’étais assez choquée qu’on n’ait jamais entendu parler de l’histoire de ces femmes. Je trouvais que c’était assez révoltant.»
Forte de sa formation générale, Julia Malye explique avoir consacré un temps considérable à la recherche dans les archives et auprès d’experts pour construire le contexte historique du livre.
Toutefois, en se lançant dans cette écriture, elle aspirait surtout à raconter différemment le passé, convaincue que la fiction peut contribuer à faire connaitre des récits de vies effacées.
Elle regrette d’ailleurs qu’on ait longtemps dévalorisé les romans historiques, notamment ceux des écrivaines, en comparaison aux écrits biographiques.
«On a un peu craché sur les auteurs et les autrices qui faisaient de la fiction historique en disant que c’est des historiens ratés. Il y avait un peu ce truc-là d’une idée d’une hiérarchie. [Hilary Mantel] (une romancière britannique) disait quelque chose qui est très juste, à savoir que l’historienne qui se veut la moins biaisée possible et la plus objective, en fait, le récit qu’elle va livrer dans un texte de non-fiction, il est biaisé. Le storytelling, la fiction s’invite partout, qu’on le veuille ou non.»
C’est justement quelque chose qui plait particulièrement à Julia Malye, cette étape où, une fois le contexte historique minutieusement posé, elle investit la chair de ses personnages, en se demandant ce qu’ils ont pu penser et éprouver à ce moment-là, et en tentant de trouver les points d’accroches, thématiques et émotionnelles, avec notre époque contemporaine.
«Nos sociétés occidentales sont quand même le fruit de tous ces rapports de force qui existent depuis des siècles, voire des millénaires, souligne-t-elle. Et donc, je pense que c’est salutaire d’essayer un peu de changer de point de vue.»
En imaginant d’autres réalités que celles enseignées par les institutions, souvent établies par des hommes blancs, l’autrice cherche à discerner les nuances dans son approche des faits historiques, notamment en remettant en question les idées reçues.
«Comment est-ce que je me remets dans un système de valeurs qui m’est étranger, celui des femmes à cette époque-là? Et comment est-ce que je trouve des endroits d’autonomie qui sembleraient être rien du tout pour nous aujourd’hui, ou qui nous sembleraient complètement décalés, et qui, pourtant, à l’époque, étaient des endroits de respiration?»
Selon Julia Malye, la survie et la marginalité sont les deux thématiques majeures qui transcendent à la fois les siècles et les genres, car elles interrogent les limites de notre instinct en situation de détresse absolue et révèlent, à travers les exclusions sociales, les imaginaires et les obsessions d’une époque.
«Pourquoi est-ce qu’on a tant essayé d’enfermer les femmes au fil des siècles? Il y avait une espèce de peur, quand même. Et donc, je crois que cette peur existe toujours et que c’est pour ça que les droits des femmes sont très souvent mis en danger.»
L’autrice prend l’exemple des États-Unis, où la crise démocratique actuelle s’illustre notamment par des atteintes aux libertés et aux corps.
«Quand on regarde le racisme systémique qu’on voit aujourd’hui, poursuit-elle, et la violence des déportations, toutes ces choses-là trouvent leurs racines dans le système d’oppression et dans toutes les atrocités qui ont été commises au fil des siècles.»
En effet, Julia Malye tient à souligner que, si les femmes françaises envoyées en Louisiane à cette époque évoluaient dans des rapports de force extrêmement violents, leur propre liberté s’obtenait au détriment de celle des autres.
C’est pourquoi son roman s’inscrit finalement dans un contexte historique plus large que celui des pensionnaires de la Salpêtrière, puisqu’elle inclut aussi celui des personnes esclavagisées et du peuple natchez.
Pour la rédaction de ces chapitres, elle a d’ailleurs longuement échangé avec Hutke Fields, un chef de la communauté natchez, qui a partagé avec elle son expertise culturelle et participé à la relecture de son manuscrit.
«Je me suis posé mille questions. C’était vraiment pas facile à appréhender. Et, en même temps, je me disais, c’est un texte de fiction, donc si je fais mes recherches, du mieux que je peux, si je contacte les premières personnes concernées, je pense que ça peut être intéressant, pour ce roman choral, de faire vivre ces voix-là.»
Actuellement en pleine écriture de son prochain livre, qui poursuivra son exploration de la liberté, de la mémoire et de l’identité, incluant de nouvelles figures féminines, elle se lance dans cette aventure avec l’enthousiasme du voyageur, et peut-être aussi, une certaine nostalgie, à l’idée de tourner cette longue page de sa vie.
«Le texte a grandi avec moi aussi. J’ai commencé à l’écrire, j’avais 22 ans, je l’ai terminé, j’en avais 29, il est paru j’avais 30 ans, donc je pense que j’ai aussi évolué avec ces personnages», confie-t-elle, ajoutant finalement: «Ce qui fait que ce roman m’a aussi enseigné plein de choses.»
