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Jean-François Cyr: «Ce grand silence, il faut qu’il soit rempli»

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Jean-François Cyr, traducteur de Ce n’était pas nous les sauvages de Daniel Paul. — PHOTO: Marissé Caissy
Jean-François Cyr, traducteur de Ce n’était pas nous les sauvages de Daniel Paul.
PHOTO: Marissé Caissy

Traducteur du livre de Daniel Paul, We Were Not the Savages, en français, Ce n’était pas nous les sauvages, Jean-François Cyr se revendique comme un allié des peuples autochtones.

Jean-François Cyr: «Ce grand silence, il faut qu’il soit rempli»
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En revenant aujourd’hui sur les origines de sa collaboration avec l’auteur, il manifeste l’importance de continuer à promouvoir cet ouvrage, qui a marqué un tournant majeur dans l’historiographie des Premières Nations.

«La lecture du livre de Daniel Paul m’a fait comprendre beaucoup de choses sur ce qui s’est vraiment passé entre les [Européens] et les Autochtones, de mieux comprendre ma propre histoire. Ça m’a fait réaliser qu’une grande partie de notre histoire est complètement ignorée.»

Face à cette découverte, constatant qu’il n’existait pas encore de traduction française, il a alors décidé de contacter l’auteur pour lui proposer ce service gracieusement. 

Malgré l’entreprise colossale du projet, il avait tenu à s’y investir de façon totalement désintéressée. «Je l’ai offert en me disant, c’est ma contribution à faire quelque chose de positif pour qu’on corrige cette situation-là qui est quand même alarmante», confie M. Cyr.

Passionné par le sujet, le traducteur ne craint jamais d’exprimer sa révolte face à la violence infligée aux Autochtones. 

Des communautés qui ont été déterritorialisées, contraintes à la sédentarité et regroupées dans des réserves de mauvaise facture, dont certaines n’ont même pas, aujourd’hui encore, l’eau courante. «Ça n’a aucun bon sens que, dans un pays riche comme le Canada, il y ait des gens qui vivent ce genre de misère là.»

Entre de nombreuses choses qu’il a apprises et qui l’ont particulièrement bouleversé, il cite notamment: les proclamations du gouvernement autorisant le scalpage des Autochtones, qui ont joué un grand rôle dans leur décimation, l’enlèvement des enfants à leur communauté, puis placés en adoption dans des familles non autochtones, ou encore la stérilisation des femmes forcées. «C’est des histoires d’horreurs de notre passé, mais on doit les savoir», insiste M. Cyr.

Bien que la lecture de ce livre peut s’avérer en effet difficile, prendre connaissance de ces faits lui apparait malgré tout essentiel. 

D’autant plus important qu’un racisme, latent ou manifeste, semble encore profondément ancré au sein des sociétés canadiennes. «Au Québec, contrairement au Canada anglais, où il y a un racisme très ouvert des autochtones qui sont insultés dans la rue, le racisme est vécu par l’ignorance totale.»

Pour autant, il reconnait que, depuis une quinzaine d’années, il y a eu un éveil des consciences et qu’on entend de plus en plus parler des Premières Nations, notamment par le biais de l’art et de la littérature. «Il y a beaucoup d’éducation à faire, mais c’est en train de se faire.»

M. Cyr admet lui-même n’avoir eu aucune connaissance de ces sujets au cours de son enseignement sur l’histoire canadienne. «C’est comme un gros morceau du puzzle qui manquait dans mon éducation, qui est venu s’installer. Ce genre d’ouvrage est important dans le sens qu’il nous apprend notre propre histoire, une partie de notre histoire qu’on ignore.»

Le livre révèle en effet des faits qui, non seulement, n’avaient jamais été mis au grand jour auparavant, mais en plus relatés du point de vue des Autochtones. Comme le souligne Daniel Paul dans son œuvre, une vraie nécessité.

Ainsi, s’il ne s’agit pas d’un ouvrage de revendications, M. Cyr soutient pourtant que «quand il (Daniel Paul) a commencé à l’écrire, il l’a écrit sur le coup de la colère parce qu’il était écœuré de voir les mensonges qu’on disait sur les Premières Nations et toute l’ignorance qu’il y avait de ce qu’ils étaient.»

Il s’agissait alors pour l’auteur de lever le voile sur les épreuves subies par son peuple et sur les crimes commis et dissimulés par les Canadiens de descendance européenne, afin d’amener ces derniers à en assumer enfin la responsabilité. «Il a dérangé bien des gens à travers tout ça pour que les Mi’kmaq aient leur place et qu’on arrête de vanter les mérites des gens qui ont été des tortionnaires.»

D’autant que, dans le souci de ne pas se faire accuser de soutenir une vision tendancieuse et exagérée sur le sujet par la société, du fait qu’il est un «Indien», il s’est engagé à livrer un ouvrage extrêmement référencé. 

Des sources qu’il est allé chercher notamment au sein des archives de la Nouvelle-Écosse et des Affaires indiennes. «Je (Daniel Paul dans le livre) me suis alors dit: “Comment pourraient-ils contester leurs propres documents et conclusions? Et pourquoi refaire le travail qui a déjà été réalisé?”»

De ce fait, durant les 10 mois que M. Cyr a passé à traduire le manuscrit, il a accordé une attention toute particulière à retranscrire ses propos avec la plus grande justesse et à la virgule près. «Il y avait tellement de références, il fallait vérifier tout, tout le temps, et je ne voulais absolument pas lui faire dire des choses qu’il ne dit pas.»

Quand on traduit quelque chose, il y a traduire les mots, mais il y a traduire l’esprit aussi. Ce que je voulais aller chercher, c’est comment Daniel Paul pense, comment lui dit les choses, comment il les explique.

— Jean-François Cyr

À l’instar de certaines formulations quelque peu maladroites qu’il a fait le choix de garder plutôt que d’améliorer. «Quand on traduit quelque chose, il y a traduire les mots, mais il y a traduire l’esprit aussi. Ce que je voulais aller chercher, c’est comment Daniel Paul pense, comment lui dit les choses, comment il les explique. Et ça, c’est difficile à faire. C’est beaucoup plus que traduire.»

Pour ne pas trahir son auteur et proposer une traduction égale au manuscrit original, il s’est donc engagé à en faire ressortir l’essence, notamment en cherchant à en apprendre davantage sur la culture mi’kmaw. «Même si lui parlait peu le mi’kmaw, il a été élevé avec toutes les valeurs de la langue, avec une mentalité où tu ne rapportes pas tout à ton nombril. Sa mentalité, elle est toujours collective dans ce qu’il fait.»

M. Cyr l’affirme haut et fort, ce n’est pas pour devenir célèbre que Daniel Paul a écrit ce livre, ni pour une quelconque autre gloire. Il l’a fait par respect pour la mémoire de son peuple, pour qu’on les reconnaisse et qu’on commence à écouter ce qu’ils ont à dire.

C’est pourquoi il est très heureux de pouvoir jouer un rôle au sein de ce projet et qu’il continuera de parler de cet ouvrage partout où on l’invitera à le faire. «Toutes ces cultures, ces différences nous nourrissent et nous apportent. Avec les Autochtones, particulièrement dans la francophonie, ce grand silence, il faut qu’il soit rempli.»

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