le Vendredi 5 juin 2026
le Vendredi 16 mai 2025 7:00 Rubrique - La rubrique de la bouquineuse

Faire entendre la voix des enfants du divorce

Pourquoi faire confiance à Le Courrier
Rita St-Michel. — PHOTO: Martine Sansoucy
Rita St-Michel.
PHOTO: Martine Sansoucy

Rita St-Michel, journaliste et auteure indépendante, vient de publier son second ouvrage, Le Trou de Serrure – Divorce parental vu et raconté par un enfant, un récit témoignage qui lève le voile sur les traumatismes vécus par les enfants du divorce.

Faire entendre la voix des enfants du divorce
00:00 00:00

Type de contenu: Critique

Elle y retrace la «déchirure», subie par la petite fille de cinq ans qu’elle était à l’époque de la séparation de son père et de sa mère, son désarroi, ses incompréhensions, et puis le processus de guérison dans lequel elle a finalement décidé de s’engager, une fois devenue adulte. 

Si aujourd’hui, 30 ans plus tard, elle s’estime en paix avec elle-même, et avec ses parents, la journaliste constate toutefois que son histoire est très loin d’être un cas isolé. «J’ai fait le travail qu’il fallait, relate-t-elle, parce qu’il y avait de grosses séquelles. J’ai fait le travail pendant trois décennies.» 

«En discutant en société, je me rends compte qu’il y a des gens, ils ont 30, 40, 50 ans, ils portent encore en eux-mêmes les séquelles de la séparation de leurs parents et je me suis dit: “mais, je suis pas la seule”.»

D’où l’intérêt qu’elle a eu de se lancer dans ce projet d’écriture, qui s’est rapidement transformé en réel militantisme. «Il faut amener ce sujet tabou sur la place publique, et plutôt que de ne parler que du divorce en termes de statistiques, parler de la voix de l’enfant.»

Pour ce faire, la journaliste s’est donné trois objectifs. Tout d’abord, apporter un éclairage aux parents séparés ou divorcés. «Ils savent très bien en se séparant que l’enfant va souffrir, [mais] moi, je crois vraiment qu’ils ne savent pas à quel point, ni même jusqu’à quand. Et ils croient souvent que, parfois, comme l’enfant est petit, ça va un peu le déstabiliser, le perturber, mais ils ne savent pas que l’enfant, même dans 40 ans, il sera encore potentiellement en train de faire le deuil de leur séparation», affirme-t-elle.

Puis, s’adresser aux enfants du divorce «pour leur dire: “vous n’êtes pas seules, nous sommes toute une armée”.»

Enfin, en s’appuyant sur l’analyse d’experts, démontrer qu’il s’agit d’un vrai enjeu de société. «Amener ce sujet sur la place publique et surtout dire à la société: on a un gros problème […] et voici ce que disent les experts. C’est pas que moi […] Les statistiques parlent d’elles-mêmes. On dit, en France, par exemple, qu’un mariage sur deux se termine par un divorce. Ça veut dire que le divorce n’a jamais été un sujet aussi éloquent qu’aujourd’hui.»

En effet, qu’il s’agisse de la France, du Royaume-Uni ou du Canada, trois pays où elle a vécu, son constat reste le même: les divorces sont omniprésents en Occident. «Aujourd’hui, c’est celui dont les parents ne sont pas divorcés qui est minoritaire. […] Les enfants du divorce sont de plus en plus nombreux, et je le prouve dans le livre avec les chiffres.»

Malgré cela, elle observe aussi que le tabou vis-à-vis de ce sujet demeure. Notamment parce qu’elle estime qu’il est encore très difficile d’assumer ses échecs en société. «C’est purement de l’égo. C’est dire, “Voilà, mon mariage a raté”, [alors] que c’est un projet qui est censé durer toute une vie.» 

«Je pense vraiment que l’une des raisons pour lesquelles des parents divorcés ont du mal ou une certaine gêne à dire “j’ai divorcé”, c’est parce que ça revient à dire “j’ai échoué” et personne n’a envie de dire “j’ai échoué”, que ce soit pour le divorce ou pour toute autre chose.»

Mais pour Rita St-Michel, au contraire, il était important, en rédigeant ce livre, de raconter la vérité, de révéler, d’exprimer clairement les conséquences du divorce sur les enfants. 

D’où son choix assumé de l’autobiographie. «Je voulais dire mon histoire parce que j’ai eu envie de parler-vrai. Le divorce, c’est quelque chose de tellement douloureux. […] Pendant le processus d’écriture, j’ai dû faire une pause pour pleurer, essuyer mes larmes, avant de reprendre l’écriture, parce que l’enfant en moi était réveillé.»

Une écriture qui s’est donc naturellement révélée très différente de celle qu’elle entreprend habituellement dans son travail de journaliste. «J’ai écrit comme je parle, alors que, quand on est journaliste, il faut éviter. On a beaucoup de règles en tête, c’est une écriture qui reste contrôlée, maitrisée, presque robotique […] c’est un peu froid. On met les faits, pas d’émotions, alors que là, c’est l’inverse.» 

«Je me suis donné le droit de donner libre cours à mes émotions, de les exprimer, de les verbaliser. […] Je n’écris plus pour informer avec exactitude. J’écris pour dénoncer, j’écris pour faire entendre ma voix.»

Sa voix, mais aussi celle de la petite fille de cinq ans qu’elle était au temps de la séparation. «Je lui ai juste dit, “Vas-y, parle”. J’ai juste arrêté de la contenir. […] Je l’ai écoutée. J’ai écrit ce qu’elle voulait dire. C’était facile, parce qu’elle n’est jamais partie. Mais elle pleurait, donc j’ai dû la calmer.» 

«Et maintenant, cette petite fille en moi, elle ne pleure plus. Parce que j’ai sorti du dedans de moi ce traumatisme et j’essaie de le rendre vraiment le plus utile possible pour que ça puisse être salvateur, pour d’autres enfants du divorce.»

La guérison, voilà ce auquel aspire la journaliste pour tous ceux qui, comme elle, ont dû grandir et construire leur identité, en ayant subi le choc de la séparation. Des petits garçons et petites filles qui se reconnaissent, une fois devenus grands, à travers leur peur de l’abandon, des troubles de l’attachement, la codépendance ou, au contraire, le rejet de toute forme d’engagement. 

Troubles qui ont aussi beaucoup touché l’auteure. «Je crois vraiment que l’une des raisons pour lesquelles je ne suis pas encore engagée aujourd’hui, c’est parce qu’il fallait d’abord que je guérisse du divorce de mes parents. La femme en moi a du mal à faire confiance.»

«Je n’ai pas vraiment grandi avec mon père. À l’âge où on vit ses premiers amours, moi, je cherchais un père dans mes relations amoureuses. Donc, j’ai mis du temps à comprendre que, non, une relation filiale ne se cherche pas dans une relation de couple, ça n’a rien à voir. Ça m’a complètement impactée, affectée en tant que femme», confie-t-elle.

Pour autant, malgré ces blessures qui l’ont longtemps accompagnée, elle n’éprouve aujourd’hui aucune rancune envers son père et sa mère, parce qu’elle a réalisé le travail nécessaire, parce qu’elle a appris à pardonner, et laisser cet échec derrière elle.

«J’ai fait la paix avec mes parents. J’ai dû pardonner. C’était très important, sinon je n’aurais jamais guéri l’enfant. La petite fille qui ne pleure plus, c’est parce que j’ai pardonné. […] Le chemin de la reconstruction, ça passe par le pardon. Pour moi, c’est indispensable, indissociable.»

À présent, alors que son récit semble déjà avoir un certain succès marketing – l’ouvrage ayant été classé, dès la première semaine de sa parution, à la troisième place des livres les plus vendus au Canada, «comme s’il était attendu» – elle a hâte de connaitre le retour de ses lecteurs, mais aussi de l’ensemble de la société sur ce sujet.

«J’aimerais que ce livre ouvre un dialogue sur la place publique et que la voix des enfants de divorce soit écoutée.»

Type: Critique

Critique: Une évaluation ou une critique indépendante d’un service, d’un produit ou d’une création artistique.

Pour consulter nos pratiques exemplaires et politiques journalistiques, cliquez ici.

Contactez la rédaction - Proposer une correction - Faire une suggestion - Contactez l'équipe