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Or, ce qu’il y a d’ironique, c’est que l’an dernier, le Niger s’est retiré de l’OIF, aux côtés du Mali et du Burkina Faso.
Sans entrer dans tous les détails, la décision de ces trois pays voisins, regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel, s’inscrit dans le sillage des renversements successifs, depuis 2020, de leurs gouvernements par des juntes militaires qui, parmi d’autres griefs, jugeaient les autorités établies trop proches de la France. Suspendus par l’OIF pour manquement aux normes démocratiques, le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont réagi en claquant la porte.
Malgré sa volonté affirmée de coopération et de dialogue, la Francophonie n’est guère à l’abri des remous de la politique internationale. Certes, ce n’est pas une raison pour abandonner la Journée internationale de la Francophonie.
D’ailleurs, nous venons de souligner celle-ci à l’Observatoire Nord/Sud, le centre de recherche que je dirige à l’Université Sainte-Anne, par un symposium sur le thème «Du local au mondial». Stimulantes et inspirantes, les activités de notre programme, décrites dans un autre article du Courrier, auront nourri la réflexion que je propose dans la présente chronique.
Pour connaitre les tendances actuelles de la francophonie mondiale, il n’y a pas de meilleure ressource que la plus récente édition du rapport La langue française dans le monde, qui vient tout juste de paraitre. Préparé par l’Observatoire de la langue française, ce document dresse un état des lieux tout en explorant en profondeur quelques enjeux majeurs. Il vise ainsi à susciter la réflexion stratégique à l’approche du prochain Sommet de la Francophonie, qui se tiendra l’automne prochain au Cambodge.
Un chiffre clé en ressort: il y aurait désormais 396 millions de francophones dans le monde, ce qui montre une progression marquée de la langue française. Par rapport aux 321 millions recensés en 2022, cette hausse reflète à la fois la croissance démographique en Afrique subsaharienne — où vivent 65 % des locutrices et locuteurs du français — et une nouvelle méthode d’enquête qui tient mieux compte des enfants scolarisés en français, que ce soit leur langue maternelle ou non.
Ainsi, notre langue serait la quatrième la plus parlée sur la planète, après l’anglais, le mandarin et l’espagnol. C’est la deuxième langue la plus apprise et la quatrième langue d’Internet. Ces constats donnent lieu à des projections très encourageantes — même si celles-ci ne font pas l’unanimité — quant à l’évolution du français d’ici 2050 et au-delà.
Discours de Louise Mushikiwabo, secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, à l’occasion du 20 mars 2026.
Dans son message officiel du 20 mars, la secrétaire générale de la Francophonie, Louise Mushikiwabo, s’est exprimée «avec de la joie et de l’optimisme, mais également avec un peu de gravité». Le ton d’espoir concerne non seulement la progression du français, mais aussi l’engagement de la jeunesse. Le thème de l’édition 2026 de la Journée de la Francophonie rendait d’ailleurs hommage à la «génération paix», engagée en faveur du dialogue, du développement et de la cohésion sociale.
Quant aux inquiétudes formulées par Mme Mushikiwabo, elles portaient surtout sur les «crises multiples» et les «tensions profondes» qui caractérisent le monde d’aujourd’hui. Face à ce contexte, signalons trois défis auxquels la Francophonie se trouve confrontée — et auxquels elle pourrait éventuellement apporter des solutions.
En tout premier lieu, la Francophonie doit se positionner dans le contexte actuel de fragilisation de la coopération multilatérale. Ce n’est un secret pour personne: le système des relations internationales est mis à rude épreuve sous les coups de l’agressivité trumpiste, de l’expansionnisme russe, de la montée en puissance de la Chine et, j’ajouterais, de l’abandon total des normes en matière de droits de la personne dans le conflit Israël–Palestine. C’est franchement désolant.
Alors que les Nations unies apparaissent de plus en plus impuissantes, l’OIF peut contribuer à renforcer la vision coopérative de la diplomatie et de la défense de la démocratie. D’ailleurs, quatre spécialistes des droits humains — Benjamin Boutin, Pascale Fournier, Ferry de Kerckhove et Lydie Belporo — viennent de publier dans La Presse un appel à un engagement renouvelé de la Francophonie en tant qu’«espace de promotion active des libertés et de la dignité humaine». Malheureusement, l’orientation politique de l’OIF ne fait guère consensus, comme en témoigne le retrait des trois pays du Sahel.
Deuxièmement, il faudrait parvenir à une meilleure cohérence linguistique au sein de l’espace francophone. Il ne s’agit pas d’imposer une variété du français: les variétés de notre langue sont désormais célébrées comme sources de créativité et de richesse, qu’il s’agisse du français acadien, tel qu’il est parlé en Nouvelle-Écosse, ou des dialectes urbains des villes d’Afrique centrale, comme Kinshasa, la plus grande ville francophone du monde.
Il n’est pas question non plus d’évincer les autres langues, nationales ou locales, qui cohabitent avec le français dans la vaste majorité des contextes. Le plurilinguisme constitue l’une des données fondamentales de l’univers francophone.
Cependant, on ne sait pas toujours ce que signifie «un pays de la Francophonie». Le statut du français varie énormément: langue officielle ou coofficielle, langue d’enseignement, de travail, ou langue étrangère plus ou moins privilégiée. C’est à la fois une question d’identité nationale et un enjeu éducatif majeur, lié à des besoins et aspirations qui ne peuvent être dictés de l’extérieur.
Il en va également de la volonté de s’afficher francophone. Par exemple, le rapport La langue française dans le monde indique que, parmi les 83 représentants des États membres de l’OIF présents aux Assemblées générales des Nations unies de 2024 et 2025, plus ont communiqué en anglais qu’en français. Quelque chose cloche…
Ce qui nous amène au troisième défi: la pertinence du fait francophone pour les populations elles-mêmes. Ce problème a été soulevé lors du Symposium de l’Observatoire Nord/Sud, notamment dans la conférence de Juliana Barnard, étudiante à la maitrise à l’Université Sainte-Anne, qui s’intéresse aux liens historiques et actuels entre la francophonie locale et globale. Il arrive souvent que les membres de nos communautés connaissent à peine la Francophonie internationale, alors même que la Nouvelle-Écosse en fait partie.
Un volet du rapport de l’OIF est d’ailleurs consacré à l’avenir économique et numérique de la Francophonie. Alors que l’anglais est souvent perçu comme la langue de l’économie mondiale, le français se veut «un vecteur d’employabilité», misant sur «la jeunesse et les femmes, l’intensification des échanges et des investissements, la promotion de l’innovation et de l’entrepreneuriat, ainsi que la valorisation du potentiel du numérique et de l’intelligence artificielle». De nombreux programmes de la Francophonie vont dans ce sens, ce qui semble très prometteur.
En même temps, des obstacles se dressent partout: pensons aux guerres commerciales qui alimentent les tensions géopolitiques ou encore aux crises migratoires qui affectent de nombreux pays. La méfiance grandissante à l’égard de l’immigration — au Québec, par exemple — ne contribue en rien au renforcement de la solidarité francophone.
De quoi l’avenir de la Francophonie est-il fait? Même si les défis touchent à des enjeux globaux, c’est à nous, dans nos milieux locaux, d’agir de notre mieux pour les transformer en lendemains qui chantent.
