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Ne détournons pas le regard du Soudan

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Des Soudanaises et Soudanais réfugiés au Tchad reçoivent de l’aide alimentaire en provenance du Royaume-Uni.  — PHOTO: Russell Watkins/FCDO - Wikimedia Commons
Des Soudanaises et Soudanais réfugiés au Tchad reçoivent de l’aide alimentaire en provenance du Royaume-Uni.
PHOTO: Russell Watkins/FCDO - Wikimedia Commons

J’ai pour mon dire que nous qui avons l’Acadie à cœur – qui sommes passionnés par son histoire, marquée par le Grand Dérangement, et qui travaillons pour son avenir – devons nous intéresser aussi au sort d’autres peuples victimes de persécution, d’expulsions en masse, voire de génocide.

Ne détournons pas le regard du Soudan
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Et c’est exactement ce qui se passe au Soudan, en Afrique de l’Est, au cours d’un conflit désastreux qui a éclaté en 2023 et qui ne provoque que trop peu de réactions dans la conscience mondiale.

Troisième pays du continent africain par sa superficie, le Soudan compte environ 53 millions d’habitants. Son territoire est traversé et façonné par le Nil, dont les deux branches se rencontrent à Khartoum, la capitale. Ses langues officielles sont l’arabe et l’anglais, même si près d’une centaine de langues indigènes y sont parlées. Il possède d’immenses richesses naturelles, dont des gisements d’or et des réserves de gaz naturel, et, parmi d’autres produits, c’est le plus important exportateur de gomme arabique, utilisée dans l’industrie agroalimentaire.

Ces quelques faits sur le Soudan ne montrent que la pointe de l’iceberg en ce qui concerne le potentiel de ce pays, qui est le berceau de l’ancienne civilisation de la Nubie et de plusieurs autres grands empires de l’Afrique.

La guerre civile actuelle oppose l’armée régulière du gouvernement, dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhan, aux Forces de soutien rapide (FSR), un groupe paramilitaire commandé par Mohamed Hamdane Daglo, dit Hemedti. Le conflit trouve ses racines dans la guerre du Darfour, qui, de 2003 à 2020, a fait rage autour des tensions ethniques entre la majorité arabe et des groupes ethniques minoritaires dans le sud. Les FSR d’aujourd’hui sont issues de milices arabes, les Janjawid, qui ont mené des campagnes d’extermination et qui ont donc été accusées de génocide. L’une des pires crises humanitaires du 21e siècle, la guerre du Soudan, a débouché sur la sécession du Soudan du Sud en 2011.

Or, c’est vers la fin de ce conflit que le président de longue date du Soudan, Omar el-Béchir, est chassé du pouvoir. Sa destitution inaugure une transition semée d’embuches qui va mener à la rivalité entre les Forces armées du Soudan (FAS) et les RSF, avec leurs alliés. En se soulevant, le 15 avril 2023, celles-ci s’emparent rapidement de Khartoum, ce qui déclenche des violences ailleurs au pays.

Le pont de l’île de Tuti à Khartoum, capitale du Soudan, avant le conflit actuel. 

PHOTO: Christopher Michel - Wikimedia Commons

La situation actuelle ressemble à une partition du pays. Après la reprise de Khartoum, les FAS contrôlent principalement l’est, y compris la vallée du Nil et la ville portuaire de Port-Soudan, sur la mer Rouge, tandis que les FSR dominent l’ouest, notamment la vaste région du Darfour. En octobre dernier, elles se sont saisies de la ville d’El Fasher, la capitale de la province du Darfour du Nord, au terme d’un siège de 18 mois.

Alors que la dynamique du conflit peut paraitre complexe, il y a trois choses que nous devons savoir.

Tout d’abord, c’est que la guerre a engendré une crise humanitaire majeure. L’Organisation des Nations unies estime que près de 13 millions de personnes ont été déplacées de force, dont quatre millions à l’extérieur du pays. Plus de 19 millions de Soudanaises et de Soudanais sont menacés par la faim. Et les belligérants ne semblent avoir aucun égard pour la population civile, qui fait les frais de leurs violences. À ce jour, la guerre a fait environ 150 000 morts.

La communauté internationale ne reste pas sans agir. Lors d’un sommet tenu le mois dernier à Berlin, un plan d’aide humanitaire d’environ deux-milliards de dollars a été promis par divers pays. Le Canada a l’intention d’apporter une contribution de 120 millions. Cette somme est destinée à l’aide alimentaire, au développement des écoles ainsi qu’au soutien aux victimes de traumatismes.

Mais ces mesures, si nécessaires qu’elles soient, n’abordent pas l’aspect le plus troublant de la crise. Non seulement il y a une mortalité très élevée chez les civils, mais, de toute évidence, l’action des RSF, composées surtout de combattants d’origine arabe, a le caractère d’un génocide contre les ethnies africaines noires. Les groupes rebelles ont commis des massacres d’une atrocité bouleversante, accompagnés d’actes de violence sexuelle commis de façon généralisée. Se trouve ciblée notamment la communauté masalit, un peuple musulman, mais non arabe, pratiquant l’agriculture et vivant dans la province du Darfour-Occidental ainsi qu’au Tchad. Lors de la prise d’El Fasher, environ 6 000 habitants ont été tués en trois jours.

Voilà donc le deuxième grand point à retenir – et ce n’est pas des moindres. Ces crimes de guerre sont dénoncés par la communauté internationale et font l’objet d’enquêtes par la Cour pénale internationale. Mais rien ne change.

La troisième chose à savoir – et qui explique en partie l’embourbement des hostilités – c’est que la guerre profite à certains acteurs extérieurs. Sont pointés du doigt les Émirats arabes unis, pays de la péninsule arabique qui offre un appui considérable aux FSR. L’implication des Émirats fait partie d’une stratégie d’influence plus large sur le continent africain, souvent à l’encontre des droits humains. Au Soudan, c’est le trafic de l’or qui attire leur intérêt. Le conflit leur permet d’exploiter cette filière en échange d’armes et de services rendus aux FSR.

Or, le rôle des Émirats complique les enquêtes sur les crimes contre l’humanité en raison de leur poids diplomatique. Des experts ont révélé que, du côté des États-Unis, l’administration Biden a hésité à dénoncer le caractère génocidaire du conflit pour ne pas mettre en péril une entente de coopération militaire avec les Émirats. Une déclaration à cet effet a enfin été émise, le 7 janvier 2025.

Malgré son ampleur, cette crise demeure largement éclipsée sur la scène mondiale. Devant une telle tragédie, le silence et l’indifférence ne sont pas des options: c’est la dignité même de l’humanité qui est en jeu.

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