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Du coup, il sera aussi question de mieux comprendre les débuts de la diaspora acadienne en Louisiane, car les faits que nous allons découvrir se sont déroulés dans une région colonisée principalement par des réfugiés du Grand Dérangement. Situé à mi-chemin entre Bâton-Rouge et La Nouvelle-Orléans, le district surnommé la Côte des Acadiens est devenu, vers la fin du 18e siècle, le théâtre d’un incident dramatique.
À l’automne 1785, un Noir libre du nom de Philipe tentait de fomenter une révolte afin de soulever les esclaves contre leurs oppresseurs. Même si cet insurgé allait trouver la mort, son geste audacieux n’aura pas été posé en vain. Loin d’être un épisode isolé, ce soulèvement avorté s’inscrit dans l’«âge des révolutions atlantiques», caractérisé par la remise en cause des monarchies absolutistes, l’émancipation progressive des sociétés coloniales américaines et la diffusion d’idéaux radicaux de liberté — notamment à l’encontre de l’esclavage.
Déjà étudié par l’historien louisianais Carl Brasseaux dans son livre The Founding of New Acadia (1987), cet incident m’interpelle dans le cadre de mes propres recherches sur l’expérience des premières générations de la diaspora acadienne en Louisiane. J’ai donc revisité les documents originaux, car ceux-ci révèlent toute la complexité des interactions entre les ancêtres des Cadiens d’aujourd’hui et d’autres groupes au 18e siècle.
Une ferme acadienne en Louisiane.
Devenue territoire espagnol après la guerre de Sept Ans, la Louisiane est déjà en voie de colonisation depuis plusieurs décennies lorsque les premiers groupes d’Acadiens y mettent les pieds, au milieu des années 1760. Une société et une culture originales, dites créoles, y ont déjà pris racine. Qui plus est, la population d’origine africaine, et tenue en esclavage, est en légère majorité.
S’étant installés dans un milieu esclavagiste, les Acadiens ne tardent pas à adopter eux-mêmes l’esclavagisme. En moins d’une génération, des ouvriers africains et afro-créoles sont réduits en captivité dans la majorité des ménages de la Côte des Acadiens.
Cette région est composée de deux districts ou «postes», à savoir Cabahannocé, ou Saint-Jacques, et La Fourche, ou l’Ascension, colonisés surtout par des Acadiens, mais administrés par deux Créoles blancs d’origine française, Michel Cantrelle et Louis Judice. D’ailleurs la présence acadienne va justement se renforcer en 1785, avec une énorme vague d’immigrés venus de France cette année-là.
Leur arrivée coïncide avec une «réafricanisation» de la Louisiane. Le roi d’Espagne, Charles III, vient de décréter une libéralisation du commerce, ce qui se traduit par un regain en force de l’importation d’esclaves.
Bien évidemment, bon nombre d’esclaves et de Noirs libres n’acceptent pas leur statut servile. Plusieurs d’entre eux prennent la fuite ou contestent autrement leur condition. L’année précédente, les autorités ont traqué et exécuté le chef légendaire des esclaves fugitifs, ou «marrons», Jean Saint-Malo. Mais d’autres saisissent le flambeau de la résistance.
Originaire de «Guinée» en Afrique de l’Ouest, Philipe a environ 30 ans à l’automne 1785, lorsque Judice, commandant et capitaine de milice à La Fourche, rend compte au gouverneur Estaban Miró de la situation qui est en train de se dérouler.
Jusqu’à l’hiver précédent, Philipe était l’esclave du curé de La Fourche, le père Angel de Revillagodos. Émancipé à la mort de ce dernier, il a gagné La Nouvelle-Orléans. En mars, il y est reconnu coupable de vol et condamné à une année de travaux forcés. Mais Philipe s’évade.
Il reparait à La Fourche, brièvement. Dès le mois de juin, il disparait à nouveau. Tout indique qu’il se dérobe pour mieux préparer une insurrection visant les planteurs de la région. Lorsqu’il refait surface à Lafourche, en novembre, Philipe n’est plus seul. Il est épaulé par Pirame, un marron aguerri, et vraisemblablement accompagné d’autres fugitifs venus de la Côte des Acadiens et de la Côte des Allemands, un district voisin.
Leur base se trouve dans les marais, à l’arrière des habitations qui bordent le fleuve. De là, ils lancent des raids contre les fermes, s’appuyant sur leurs réseaux parmi la population asservie. Judice a bientôt assailli de plaintes: le bétail est abattu, les biens pillés.
Le 13 novembre, le commandant écrit au gouverneur. Philipe, l’avertit-il, a pris la tête d’une troupe assez nombreuse de marrons et cherche à soulever les esclaves.
Leurs incursions conduisent le groupe jusqu’à Cabahannocé. Là, ils s’emparent d’un homme réduit en esclavage appartenant à Étienne LeBlanc, officier de milice dans la compagnie de Cantrelle. Ils dérobent aussi des fusils, de la poudre et un cheval chez Paul Melançon.
Peu après, une patrouille surprend Philipe et Pirame alors qu’ils partagent un repas dans la cabane d’un ami, sur la ferme de Marie-Josèphe Bourg. Celle-ci est native de Grand-Pré et veuve de Joseph Landry, décédé pendant l’exil au Maryland.
L’affrontement est bref, mais décisif. Trois complices sont capturés — deux hommes et une femme. Philipe et Pirame, eux, s’échappent. Judice suppose qu’ils cherchent alors refuge auprès d’alliés autochtones de la nation chicassa.
Ils reviennent, pourtant, et les raids reprennent. L’objectif demeure: rallier d’autres marrons et compagnons asservis à un point de rassemblement fixé à Lafourche.
La riposte s’organise. Une chasse à l’homme est lancée, menée par la milice locale et renforcée par un détachement de guerriers houmas. Installés depuis une dizaine d’années sur les terres de Judice, après avoir perdu celles qu’ils occupaient auparavant, les Houmas se voient promettre cent piastres pour la capture de Philipe, mort ou vif.
Des personnes réduites en esclavage participent également aux efforts pour étouffer le soulèvement. À l’inverse, Philipe reçoit l’aide inattendue d’un colon blanc, Chauvin, en conflit ouvert avec les autorités locales en raison d’une dispute conjugale.
Philipe survit à une première escarmouche avec les Houmas. Mais peu après, sur la ferme de Nicolas Daublin, un échange de tirs s’engage. Philipe y trouve la mort. «Philipe s’est défendu comme un lion pendant plus d’une heure sans vouloir se rendre», note Judice.
À Cabahannocé, Cantrelle fait arrêter 10 marrons. Ailleurs, dans les marais, d’autres continuent de se cacher. L’agitation est contenue, mais elle laisse derrière elle la trace persistante d’une résistance organisée.
Carl Brasseaux explique: «Bien que la crise se soit résolue en faveur des propriétaires d’esclaves, l’évènement constitue un tournant majeur dans les relations entre Afrodescendants et Acadiens, provoquant un changement spontané et radical des attitudes acadiennes à l’égard des Noirs dans l’ensemble de la Louisiane.»
Désormais, la vision du monde des Acadiens louisianais se trouvera façonnée par leur rang d’esclavagistes et d’oppresseurs de leurs semblables, c’est-à-dire d’autres déportés qui n’ont de différent que la couleur de la peau. C’est dommage, mais c’est la vérité.
En 1785, la liberté pour toutes et tous était encore un rêve, mais un rêve bien vivant dans l’esprit des résistants, comme Philipe.
