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Prononcée en juin 2015, au moment où il annonçait sa première course à la présidence, cette phrase résume, de façon aussi grotesque que lapidaire, sa vision d’une Amérique envahie et assaillie par des étrangers – d’où la mission qu’il se donne de la défendre, cette Amérique-là.
La présente série de chroniques, inaugurée au mois de mars, vise à situer la xénophobie de monsieur Trump par rapport à des antécédents historiques qui, à bien les examiner, semblent tout aussi troublants que le discours haineux de l’actuel président américain et les politiques qu’il prône en matière d’immigration.
Immigrés à Ellis Island, années 1910. Source: Bibliothèque du Congrès des États-Unis.
Toutefois, il faut reconnaitre qu’il n’a pas toujours été ainsi de son parti, c’est-à-dire le Parti républicain. À l’époque où les États-Unis étaient ravagés par la guerre de Sécession (1861-65), le président Abraham Lincoln s’est prononcé en faveur de l’immigration pour reconstruire le pays.
Tant et si bien que le programme républicain de 1864 déclarait à ce sujet: «L’immigration étrangère, qui, dans le passé, a tant contribué à la richesse, au développement des ressources et à l’accroissement de la puissance de cette nation, asile des opprimés de toutes les nations, devrait être favorisée et encouragée par une politique libérale et juste.»
Nous voici à mille-et-une lieues de la vision trumpiste de la chose!
Pourtant, celle-ci a des racines historiques remontant à la même période. Ma précédente chronique a traité de la Loi d’exclusion des Chinois de 1882, dont le caractère raciste s’est affiché de manière flagrante.
Si les communautés d’origine asiatique présentaient d’indéniables différences par rapport à la culture anglo-saxonne, les idées racistes de l’époque n’allaient pas pour autant épargner des populations issues de l’Europe.
Entre 1880 et 1914, quelques 20 millions d’immigrés venus d’Europe se sont installés aux États-Unis, à la recherche d’une vie meilleure – et beaucoup d’autres ont débarqué ailleurs dans les Amériques, notamment en Argentine.
Une grande partie d’entre eux parlaient d’autres langues que l’anglais et ne pratiquaient pas la religion protestante. Catholiques ou juifs, ces nouveaux venus arrivaient d’Europe du Sud – d’Italie, surtout – et de l’Est – de Pologne et de l’Empire russe, notamment.
C’est donc en 1892 qu’a été ouvert le centre d’accueil à Ellis Island, tout près de la ville de New York, site emblématique de l’esprit d’ouverture envers les «masses entassées assoiffées d’air libre», pour citer le célèbre poème d’Emma Lazarus en faveur de l’immigration.
Cependant, une certaine clique voyait d’un très mauvais œil cette déferlante d’étrangers. Deux ans après l’ouverture d’Ellis Island, la Ligue pour la restriction de l’immigration est fondée à Boston, dans le but de convaincre le gouvernement de renverser la vapeur.
Les arguments de ce groupe invoquent la prétendue infériorité raciale de ces populations. Aux yeux de la Ligue, seuls les peuples d’Europe du Nord, aux cheveux blonds et aux yeux bleus, servaient dignes de contribuer à la prospérité des États-Unis.
Des développements ultérieurs vont renforcer l’attitude xénophobe de beaucoup d’Américains. Il y a eu surtout la Première Guerre mondiale, qui aura éveillé les soupçons à l’égard des immigrés d’origine allemande, pourtant extrêmement nombreux. Mais les groupes jugés «inférieurs» d’Europe du Sud et de l’Est sont restés dans la ligne de mire des détracteurs de l’immigration en masse.
Leur vision a été enchâssée dans les Lois sur l’immigration de 1921 et de 1924. Cette dernière, dite la Loi Johnson-Reed, d’après ses deux principaux architectes, réduit drastiquement le nombre d’immigrés en établissant un système de quotas en fonction des origines nationales des étrangers admis au pays.
Ce système ne sera aboli que dans les années 1960. C’est également grâce à cette loi qu’est créée la Patrouille frontalière des États-Unis, pour contrôler les arrivées sur le territoire américain.
Cette agence va jouer un rôle décisif dans le traitement d’une autre population de plus en plus redoutée, c’est-à-dire les Mexicano-Américains. Il est à souligner qu’un vaste pan du sud-ouest des États-Unis avait jadis appartenu au Mexique, et ce, jusqu’à la guerre de 1846-1848 qui opposa les deux nations.
Malgré leur ancienneté, d’une part, et leurs contributions aux secteurs agricole, minier et industriel, d’autres, les immigrés mexicains ainsi que les citoyens américains d’origine mexicaine feront l’objet d’une campagne brutale d’expulsion avec le début de la Grande Dépression.
Entre 1929 et 1935, le gouvernement fédéral allait déporter plus de 80 000 individus. Un plus grand nombre encore quitte le pays par crainte de l’expulsion, dont beaucoup de personnes nées aux États-Unis. Les stéréotypes préconçus à leur égard et la rhétorique raciste sont utilisés pour justifier ces actions.
Dans son livre America for Americans: A History of Xenophobia in the United States, l’historienne Erika Lee explique ainsi:
«La déportation et le rapatriement massifs de Mexicains et d’Américains d’origine mexicaine ont montré comment le racisme, le nativisme et la xénophobie se sont entremêlés pendant la Grande Dépression. Le racisme antimexicain, qui considérait les Mexicains comme une race inférieure et hybride (espagnole, autochtone et noire), faisait depuis longtemps partie de l’impérialisme américain et de son expansion dans le Sud-Ouest […]. Alors, sous l’effet des nouvelles pressions économiques des années 1930, [cette idée] s’est associée à la xénophobie et au nativisme pour classer les Mexicains dans la catégorie des races inférieures et, surtout, dans celle des populations étrangères.»
Ce scénario se répètera 20 ans plus tard, après que le gouvernement américain aura fait venir des ouvriers mexicains pour renforcer la main-d’œuvre pendant la Seconde Guerre mondiale. Sous l’administration de Dwight Eisenhower, l’opération Wetback – une injure antimexicaine – est lancée à l’été 1954. Plus d’un million de personnes seront «rapatriées» de force au Mexique, souvent sous des prétextes douteux et dans des conditions dangereuses.
La volonté du président Trump de débarrasser son pays de celles et ceux qu’il traite «d’envahisseurs» n’a donc rien de nouveau, fort malheureusement.
Il va sans dire que, dans une courte chronique, il n’est pas possible de traiter exhaustivement d’un phénomène sociopolitique sur plus de deux siècles. Comme au Canada, la population d’origine japonaise va perdre ses droits fondamentaux pendant la Deuxième Guerre mondiale, en étant internée dans des camps de concentration.
Bien plus tard, le contexte de l’après-11 septembre 2001 allait favoriser l’islamophobie – que Trump n’hésite pas à exploiter à son tour – et que, plus généralement, d’autres groupes que ceux évoqués jusqu’ici ont également souffert de la tradition xénophobe à l’américaine.
Terminons donc en soulevant deux points. D’un côté, il faut retenir que le discours et les mesures xénophobes finissent toujours par toucher les citoyens d’un pays donné, surtout des nations multiculturelles, comme les États-Unis et le Canada. C’est une erreur que de penser que les préjugés et les mesures discriminatoires affectent uniquement «les autres».
De l’autre côté, il est juste de rappeler que le Canada n’est guère à l’abri des tendances qui ont prévalu aux États-Unis. Tout en combattant le trumpisme dirigé contre notre pays, il importe tout autant de comprendre la xénophobie «fabriquée au Canada».
Une meilleure compréhension de l’histoire nous aidera grandement.
