En effet, la crainte de voir les États-Unis submergés par des étrangers – réfugiés, immigrés sans papiers et nouveaux venus de pays jugés trop différents – fait partie intégrante de la vision MAGA du monde. Pourtant, il s’agit plutôt d’un extrait d’un discours prononcé en 1845 par Lewis Charles Levin, délégué à la chambre des représentants des États-Unis et l’un des fondateurs d’un influent mouvement antiimmigration avant la guerre de Sécession.
Son allocution s’achève en prétendant que «nous, en tant qu’Américains natifs, et le peuple de ces États-Unis, en tant que patriotes et républicains, avons maintenant atteint le point culminant de l’influence étrangère». Sans une réduction drastique de cette influence, la société américaine risquait de perdre le «caractère particulier, exalté et distinctif d’une nation homogène».
Bien évidemment, le rêve d’une «nation homogène», c’est du pur fantasme. Mais d’où vient-il? Et pourquoi en trouve-t-on des échos de nos jours, dans l’approche de Donald Trump?
Dans les années 1840, les vagues d’immigration en provenance de l’Irlande et aussi de l’Allemagne commençaient à susciter la méfiance et le ressentiment. C’est dans ce contexte qu’est né le mouvement dit des «Know-Nothings», c’est-à-dire des «gens qui n’en savent rien». Ce sobriquet, qui en soi n’a rien de flatteur, renvoie au caractère secret de leurs réunions: ceux qui appartenaient à l’un de leurs groupes devaient feindre de ne rien en savoir. Leur organisation s’est concrétisée dans un parti politique en 1844, le Parti natif-américain, devenu le Parti américain quelques années plus tard.
Tout comme le mouvement MAGA, l’idéologie des Know-Nothings peut être qualifiée de nativisme, c’est-à-dire la conviction voulant que seuls les citoyens nés au pays devaient avoir le droit de vote et exercer le pouvoir. Pour affirmer ces idées, ils sont allés jusqu’à s’approprier des symboles des peuples autochtones, par exemple en se déguisant en «Indiens». Mais ce n’était pas la cause des Premières Nations qu’ils soutenaient, mais la domination des colons blancs d’origine européenne.
Le nativisme des Know-Nothings se caractérisait par un anticatholicisme virulent. Aux yeux de Levin et ses camarades, c’était là le principal défaut des Irlandais, notamment. Alors que les Know-Nothings défendaient des valeurs associées au protestantisme, les catholiques étaient soupçonnés d’une trop grande loyauté envers le pape et d’autres vices qui les rendaient, disait-on, inaptes au système démocratique.
Nourris de préjugés et de stéréotypes, ces sentiments ont provoqué de violentes émeutes ciblant les populations d’origine irlandaise et allemande dans plusieurs villes.
À cette époque où les débats sur l’esclavage constituaient la question politique la plus controversée, les angoisses liées à l’immigration allaient donner du succès électoral au Parti américain. Après les élections de 1854, «les Know-Nothings avaient conquis huit postes de gouverneurs, contrôlaient neuf législatures d’État et avaient élu plus d’une centaine de membres du Congrès ainsi que les maires de Boston, Philadelphie et Chicago», explique l’historienne Erika Lee. C’est au Massachusetts qu’ils ont fini par dominer le plus solidement le gouvernement et mettre en œuvre des mesures à l’encontre des immigrés.
Lorsque la question esclavagiste a tourné à la crise nationale, les Know-Nothings se sont dissipés. Mais plusieurs de leurs idées allaient perdurer. Parmi celles que l’on entend dans la bouche du président Trump, il y a l’obsession de la fraude électorale: comme lui, les Know-Nothings croyaient dur comme fer que les étrangers «volaient» les élections ou que leurs votes étaient «achetés» au détriment de l’intégrité du système politique. Comme quoi les immigrés deviennent des boucs émissaires…
Après la guerre de Sécession, la situation des États-Unis va changer sur plusieurs plans. Pour régler le statut des Afro-Américains émancipés, le Quatorzième amendement de la Constitution (1868) accorde la citoyenneté «à toute personne née ou naturalisée aux États-Unis». Cette disposition met fin à la définition restreinte par l’appartenance à la race blanche – du moins en théorie. 30 ans plus tard, la Cour suprême statuera qu’elle s’applique également aux enfants d’immigrés et d’étrangers présents sur le sol américain. D’où le principe de «citoyenneté par la naissance» que le président Trump veut révoquer actuellement.
Ce procès-là avait été porté devant la Cour suprême par un Américain d’origine chinoise, Kim Wong Ark, qui s’estimait lésé par une loi à teneur raciste que le gouvernement américain avait adoptée en 1882, à savoir la Loi d’exclusion des Chinois.
Dans le contexte de la colonisation de l’Ouest américain, de nombreux ressortissants de l’empire de Chine avaient traversé le Pacifique pour aller chercher fortune. Entre la célèbre ruée vers l’or de 1849 et le début des années 1880, environ 300 000 d’entre elles et eux se sont présentés aux États-Unis, souvent recrutés par des compagnies, y compris pour construire le chemin de fer transcontinental. En vertu du traité de Burlingame de 1868 entre la Chine et le gouvernement américain, le commerce est libéralisé et les restrictions sur l’immigration sont levées.
À l’instar de la réaction contre l’immigration irlandaise, un mouvement xénophobe s’est développé, en Californie et dans les États voisins. Ce qui dérangeait cette fois-ci, c’était moins la différence religieuse que celle de la race – car, ironiquement et contradictoirement, la suprématie blanche gagnait en puissance après la fin de l’esclavage. Le 5 avril 1876, un grand rassemblement antichinois à San Francisco, qui attire plus de 25 000 personnes, donne un élan à cette campagne. Le gouverneur de l’État y déclare que l’élément chinois menace «tout ce qui compose la civilisation américaine».
Jugée inassimilable et incompatible avec la race blanche, la population chinoise est accusée de tous les maux: immoralité, criminalité, insalubrité, problèmes économiques et d’autres encore. Tant et si bien que, pour déplorer les conditions dans les quartiers canadiens-français de la Nouvelle-Angleterre à la même époque, un haut fonctionnaire de l’État du Massachusetts qualifiera les francophones de «Chinois des États de l’Est».
Ce sentiment fera à peu près consensus, chez l’élite comme au sein des classes populaires. Le mouvement syndical y met une énergie forcenée en dénonçant les effets de la main-d’œuvre chinoise sur la condition des ouvriers blancs. Plusieurs émeutes et massacres sont perpétrés contre la communauté chinoise pendant cette période. Entérinée par le président Chester A. Arthur, la Loi d’exclusion des Chinois vient couronner ce mouvement.
Cette législation suspend l’immigration chinoise pendant 10 ans, avant d’être renouvelée et élargie aux Japonais. En plus d’inspirer des mesures similaires au Canada, c’est aussi un précurseur important de la Loi sur l’immigration de 1924, qui enchâssera des quotas à caractère raciste dans les politiques d’immigration, en plein 20e siècle.
C’est du contexte de la loi de 1924 et de son héritage que traitera la troisième et dernière chronique sur la xénophobie aux États-Unis.
