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le Vendredi 5 avril 2024 11:00 Rubrique - Au rythme de notre monde

De Montréal à Miami : une enquête de terrain sur la musique haïtienne

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Entretien avec Jean Hérard Richard à Miami.  — PHOTO : Jean Hérard Richard
Entretien avec Jean Hérard Richard à Miami.
PHOTO : Jean Hérard Richard

Comme toute musique populaire, le Konpa, le genre musical le mieux structuré et le plus prolifique en Haïti, envoie une image globale de la réalité sociale, pour paraphraser Hyacinthe Ravet, sociologue et musicologue française.

De Montréal à Miami : une enquête de terrain sur la musique haïtienne
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Ainsi, si cette musique ne fait pas encore l’objet d’une abondante littérature dans le milieu scientifique en dépit du fait qu’elle ne date pas d’hier, elle n’en est pas moins au centre de mes préoccupations en tant que chercheur émergent en sociolinguistique. C’est justement afin de mieux comprendre la manière dont le Konpa reflète la situation sociolinguistique d’Haïti que j’ai entrepris un voyage de recherche.

Ainsi, le lundi 25 décembre 2023, très tôt dans la matinée, j’ai laissé ma famille en Nouvelle-Écosse afin de me rendre, d’une part, à Montréal, où j’ai passé une semaine, et d’autre part, à Miami, que j’ai laissé le 17 janvier. À noter qu’entre mon séjour à Montréal et celui à Miami, j’ai fait une escale de deux jours à New York en vue d’observer Konpa Kingdom, un grand festival de musique Konpa, à Barclays Center.  

Pour ce voyage de recherche, je n’avais qu’un seul but : rencontrer des acteurs du secteur Konpa pour des entretiens semi-dirigés ainsi que des mélomanes pour un focus group dans chacune des deux villes susmentionnées. C’était la première fois de toute ma vie que j’ai passé autant de jours loin de ma famille. Inutile de dire que ce travail de terrain était une expérience difficile et, du même coup, plus qu’utile dans ma vie de chercheur.  

En effet, ce qui m’intéresse très spécifiquement, c’est le statut du français, langue officielle en Haïti, dans le Konpa. Mes recherches sur ce sujet, qui font suite à un mémoire de baccalauréat à l’Université d’État d’Haïti, s’inscrivent dans la maitrise en cultures et espaces francophones à l’Université Sainte-Anne, où j’étudie depuis l’automne 2022. 

Comment peut-on comprendre la place du français dans l’univers sociolinguistique d’Haïti à travers le prisme du Konpa? Cette musique brosse-t-elle le portrait de la dichotomie créole française ou du plurilinguisme existant en Haïti depuis des lustres? Comment les langues utilisées dans les chansons Konpa interviennent-elles dans la réception des mélomanes?

Entretien au studio de Guy Wewe Radio a avec Guy Webern Guerrier à Fort Lauderdale.

PHOTO : Guy Wewe radio a

Pour parvenir à répondre à ces questions, j’ai réalisé des entretiens semi-directifs auprès de huit acteurs de l’industrie musicale haïtienne et deux focus groups avec huit mélomanes chacun. Je mets en exergue dans la présente chronique la région choisie, les personnes interviewées et le questionnaire comme trois facteurs importants pour la réussite du travail de terrain. 

Le terrain d’enquête, contrairement à ce que l’on pourrait penser, est parfois périlleux, souvent coûteux, mais toujours fructueux dans la mesure où il permet de collecter des matériaux langagiers divers, notamment les paroles, les interactions, les discours, les entretiens et les observations pour la poursuite de la recherche.

La région choisie permet au chercheur ou à la chercheuse d’atteindre mieux sa cible. Dans mon cas, je choisis Montréal et Miami, car ces deux villes ont une forte communauté haïtienne. J’irais jusqu’à affirmer qu’elles peuvent être considérées comme deux prolongements de Port-au-Prince, la capitale d’Haïti. De plus, le Konpa y est très présent par l’entremise des bals, des festivals, mais aussi et surtout des groupes musicaux très actifs. Dans ces deux villes, je ne rencontrais aucune difficulté pour rencontrer des musiciens Konpa, des animateurs de radio et des mélomanes.

En plus de la région choisie, le choix des enquêtés en dit long dans toute recherche. Dans mon cas, j’ai sélectionné des acteurs connaissant le secteur Konpa comme le fond de leur poche. Ils évoluent tous dans ce milieu depuis au moins dix ans comme musiciens, analystes, journalistes musicaux et animateurs, pour ne citer que ces rôles parmi d’autres. Quant aux groupes de discussion, j’ai rencontré huit mélomanes dans chacune des deux villes. Ce sont des fans âgés de 25 à 40 ans. 

Il faut convenir que, dans le cadre de mon enquête, l’anonymat n’a pas été l’option choisie, selon mon entente avec tous les acteurs. Toutefois, je garde l’anonymat pour les deux focus groups. 

J’ai réalisé des entretiens avec des personnalités très connues et respectées de la scène Konpa. Je peux citer parmi lesquels Jean Hérard Richard, Phillipe Saint-Louis et Guy Webern Guerrier, qui sont considérés tour à tour comme l’un des plus grands paroliers haïtiens, un analyste musical très respecté et l’un des animateurs de radio les plus influents.

Pour reprendre une idée d’Annette Boudreau dans À l’ombre de la langue légitime: L’Acadie dans la francophonie, il faut savoir les questions à poser et celles à ne pas poser dans les entretiens. C’est en ce sens que j’ai constitué un questionnaire qui m’a permis de déceler des éléments significatifs dans les discours des acteurs du Konpa. 

De plus, la directrice de ma recherche, à savoir la professeure Chantal White, m’a conseillé de lire La linguistique de terrain de Phillipe Blanchet afin de maitriser l’approche ethnolinguistique. «Nazaire, si tu veux vraiment avancer dans ton travail, tu devrais lire cet ouvrage de Blanchet», m’a-t-elle suggéré avec l’ouvrage en main. 

Du coup, je me languissais de lire Blanchet. Tout au long de l’ouvrage, le maitre de conférences met l’accent sur différentes approches et méthodes qui s’avèrent nécessaires pour toute recherche en sociolinguistique. Cette lecture m’a été juteuse.

En effet, je me suis inspiré de l’ouvrage L’enquête sociolinguistique, rédigé sous la direction de Louis-Jean Calvet et Pierre Dumont afin d’aborder dans mon questionnaire un nombre de sujets nécessaire et suffisant aux besoins de ma recherche. Les questions de mon enquête ont porté, entre autres, sur le choix linguistique des paroliers dans le Konpa, la représentation linguistique des acteurs et des mélomanes, leur compréhension de la situation sociolinguistique d’Haïti et le rapport qu’ils entretiennent avec les langues. De plus, il était question pour moi de savoir si les acteurs et les mélomanes adhèrent aux discours véhiculés sur le rapport entre le créole et le français en Haïti.

Il importe de rappeler que dans toute l’histoire d’Haïti, le français, favorisé par les élites politiques et intellectuelles, est toujours maitrisé par une minorité. Tandis qu’au créole, qui est la langue commune dans ce pays, il reste encore des échelons à gravir sur le plan social. De ce fait, ce rapport ambivalent entre ces deux langues officielles est toujours sur le tapis, surtout dans les milieux universitaires et médiatiques. Pour garantir l’objectivité de ma recherche, mes questionnaires avaient les mêmes questions pour tous mes sujets.

Par ailleurs, si ce déplacement était épuisant, il n’en demeure pas moins que l’expérience a été fort fructueuse pour ma carrière. D’ailleurs, dans une perspective de recherche comme la mienne, le terrain est de loin supérieur aux théories.

En fait, les huit acteurs avaient hâte d’échanger avec moi. Non seulement ils apprécient ma recherche, mais ils sont aussi très honorés d’avoir contribué à son avancement. De plus, ils souhaitent vivement lire mon mémoire de maitrise après leur soutenance. Je trouve utile de souligner que la majorité d’entre eux sont des gens avec qui j’avais eu régulièrement des échanges sur le Konpa dans un cadre professionnel en Haïti. Il ne m’était guère difficile de les rencontrer.

En somme, pour répondre tant à une problématique qu’à une question de recherche, l’enquête de terrain joue un rôle capital. Dans mon champ de spécialisation, elle est indispensable. Ainsi, pendant cette enquête, de Montréal à Miami, j’ai été intrigué de voir le poids de l’identité haïtienne chez les acteurs ainsi que les mélomanes, en dépit du fait qu’ils vivent en terre étrangère. C’était une stupeur heureuse! Ainsi, l’analyse des données recueillies me sera très utile dans mon mémoire pour étudier la représentation du français dans les chansons Konpa. 

Nazaire Joinville est coordinateur et adjoint de recherche à l’Observatoire Nord/Sud de l’Université Sainte-Anne.