le Vendredi 5 juin 2026
le Vendredi 22 septembre 2023 7:00 Éditorial

Protège-t-on une langue par l’écriture ?

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  PHOTO - Surendran MP - Unsplash
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Protège-t-on une langue par l’écriture ?
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Non, ce n’est pas un commentaire Instagram mal écrit. Voici un extrait d’un mémoire de Louis XIV, ancien roi de France et de Navarre. Au premier regard, on dirait que notre Majesté avait de la misère à écrire. Mais pourquoi écrire de cette façon, et surtout, pourquoi dans un mémoire ?

Au 17e siècle, la langue orale était beaucoup plus valorisée que la langue écrite, souvent réservée à des membres de l’élite, des écrivains, des imprimeurs, etc. En fait, très peu de locuteurs étaient familier avec l’écrit. Le principal, c’était les règles de l’oral. 

Le livre de Maria Candea et Laélia Véron, Le français est à nous !, présente certains mythes sur la langue française que les auteures tentent de déconstruire, dont le principe que les fautes de grammaire proviennent de l’ignorance et de l’absence d’éducation. Il faut se rappeler que la scolarisation de masse en France, à titre d’exemple, a débuté vers le début du 19e siècle et que la compréhension de l’écrit par la majorité de la population est un nouveau phénomène dans l’histoire de l’humanité. 

En tant que rédacteur en chef d’un journal, je suis un peu mal placé pour défendre que l’orthographe et la grammaire n’est pas importante, car je baigne dans l’écriture au quotidien. Toutefois, je ne peux m’empêcher de ressentir un certain inconfort quand je consulte les sections commentaires sur Internet et je vois des gens attaquer la qualité de l’écriture d’autrui, pour l’amour de la langue française. 

C’est sûr et certain qu’il y a une crainte légitime au sein des communautés francophones face à l’assimilation. En prenant le Québec comme exemple, en 1991, 82 % de la population de cette province parlait principalement le français à la maison. En 2020, ce pourcentage a chuté à 76 %. 

C’est peut-être en voyant des publications « mal écrites » en ligne que la méfiance des gens se gonfle, soit une peur que le français est en train de s’éroder devant leurs yeux. 

Pour dédramatiser le tout, j’aime consulter l’un de mes livres préférés de la linguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin, La langue rapaillée : combattre l’insécurité linguistique des Québécois. Même si je ne suis pas Québécois, je crois que les réflexions dans ce bouquin peuvent rejoindre n’importe quel locuteur, entre autres celle-ci : 

Dire que le français se résume au français écrit, c’est comme dire que la musique se résume aux partitions. On peut pourtant très bien connaitre la musique sans connaître la notion musicale et tous ses codes.  

Il y a eu un tournant significatif dans ma vie l’année dernière. Lorsque je travaillais à Hearst, j’ai rencontré une personne qui a complètement changé ma manière de percevoir le français. Durant mes premières entrevues avec elle, j’étais intimidée par les capacités langagières de cette dramaturge, notamment son vocabulaire enrichi. 

Peu de temps après, elle m’a ajouté sur les réseaux sociaux, une invitation que j’ai acceptée. Quand j’ai consulté son fil d’actualité, j’étais initialement très confus par les multiples publications qui étaient bourrées de fautes d’orthographe. 

Mais ce n’était pas vraiment des fautes. Cette personne vit avec des problèmes de dyslexie et de dysgraphie. Cette dernière condition se produit lorsque l’œil voit des lettres mal formées et des espaces non respectés en écrivant. D’ailleurs, un peu comme Louis XIV, elle écrit ses textes phonétiquement. 

Cette personne a pris la décision, très tôt dans sa vie, de ne pas passer ses textes dans Antidote. Elle publie ses messages sur les réseaux sociaux tels quels, pour donner de la visibilité aux gens comme elle. 

Et cette personne, une francophone qui défend fervemment sa langue, me rappelle constamment qu’on ne protège pas forcément la langue française en mettant l’accent sur l’écriture parfaite. 

Donc, la prochaine fois que vous voyez un commentaire mal écrit, rappelez-vous que ce n’est peut-être pas un signe que le français est en péril. C’est peut-être tout simplement un commentaire mal écrit !

Jean-Philippe Giroux 

Rédacteur en chef