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Quand elle raconte son histoire, la voix de Samira se brise à peine. «J’ai tenu deux ans, pas un jour de plus», souffle cette infirmière de 32 ans, arrivée en Nouvelle-Écosse avec l’espoir d’y bâtir une carrière stable.
Note de l’éditeur
En voie vers la résidence permanente, Le Courrier a pris la décision de ne pas publier le nom au complet de la personne interviewée, pour ne pas compromettre ou compliquer son dossier.
Elle avait imaginé un système de santé accueillant, des équipes soudées, un environnement où ses compétences seraient reconnues. Elle a trouvé l’inverse: un labyrinthe administratif, un stress permanent, des journées qui n’en finissent jamais et un sentiment d’isolement qui s’est installé comme une seconde peau.
«Je me suis battue pour comprendre les procédures, pour faire reconnaitre mes diplômes, pour suivre les formations exigées. Mais à la fin, je n’avais plus d’énergie. Je ne voyais aucune perspective d’avancement.»
Après des mois d’hésitation, elle a quitté Halifax pour s’installer dans une autre province, où elle a postulé pour un nouveau poste.
Une de ses collègues, d’origine maghrébine elle aussi, a également choisi de partir. «On voulait juste travailler. Mais ici, tout semblait fait pour nous décourager», résume Samira.
Ces histoires ne sont pas isolées. Elles sont devenues, au fil des années, le symbole d’un malaise profond qui secoue le système de santé néoécossais.
Une province qui perd sa relève
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon l’Institut économique de Montréal (IEDM), la Nouvelle-Écosse fait face à une véritable hémorragie de personnel infirmier.
En 2023, pour chaque tranche de 100 infirmiers de moins de 35 ans qui entrent sur le marché du travail, 57 quittent la profession ou la province. Ce ratio a bondi de 23 % en 10 ans.
Cette fuite des jeunes professionnels est d’autant plus préoccupante que la province connait un vieillissement accéléré de sa population, une hausse des besoins en soins et une pression croissante sur les services d’urgence. Les départs massifs fragilisent un système déjà sous tension.
Un quotidien sous haute pression
Derrière les statistiques se cache une réalité de terrain brutale. Les infirmiers néoécossais décrivent un quotidien marqué par l’épuisement, la surcharge et l’insécurité.
Plus d’un tiers des infirmiers au Canada affirment avoir dû effectuer des heures supplémentaires involontaires au cours des six derniers mois. Par ailleurs, 59 % déclarent avoir subi des violences ou des abus dans le cadre de leur travail durant l’année écoulée et près de 25 % présentent des signes cliniques d’anxiété ou d’épuisement professionnel.
Ces conditions créent un cercle vicieux: plus les infirmiers quittent, plus la charge augmente pour ceux qui restent, accélérant à son tour les départs. «On travaille constamment en sous-effectif. On n’a plus le temps de respirer, encore moins de soigner comme on le voudrait, confie Samira. On finit par se sentir coupable de ne pas pouvoir faire mieux.»
Les nouveaux arrivants face à un mur invisible
Pour les infirmiers formés à l’étranger, la situation est encore plus complexe. Hajar Hajhouji, gestionnaire à Immigration francophone Nouvelle-Écosse (IFNÉ), observe ce phénomène au quotidien.
Elle explique que les nouveaux arrivants font face à une double barrière, soit la complexité du système de santé et l’obstacle linguistique. Les témoignages de frustration et de déception sont nombreux. Certains arrivent avec des années d’expérience, mais se retrouvent à recommencer presque à zéro.
Selon Mme Hajhouji, cet exode n’est pas qu’une statistique, mais une réalité de terrain. Elle évoque des cas concrets de professionnels ayant choisi de quitter la province pour d’autres régions du pays.
«C’étaient des infirmiers de background qui n’arrivaient pas justement à faire reconnaitre leur titre et leurs compétences ici, en Nouvelle-Écosse, pas assez facilement», confie-t-elle.
En comparant avec d’autres provinces, ces professionnels ont constaté qu’ils pouvaient y valider leurs acquis plus aisément. «Ils ont réussi à le faire ailleurs et ont carrément déménagé», ajoute la gestionnaire.
Le système d’équivalences, souvent opaque, exige des démarches longues et couteuses. À cela s’ajoute un environnement majoritairement anglophone, difficile à appréhender pour des professionnels francophones qui doivent naviguer dans un univers linguistique qui n’est pas le leur.
Selon Mme Hajhouji, le sentiment d’isolement est réel et certains finissent par se dire qu’ils n’y arriveront jamais.
Reconnaitre les compétences
La reconnaissance des diplômes et des compétences est l’un des maillons les plus fragiles de la chaine.
Selon plusieurs organismes d’accompagnement, dont l’IFNÉ et le Conseil de développement économique de la Nouvelle-Écosse (CDÉN), les passerelles entre les services d’intégration et le système de santé restent insuffisamment structurées.
Hajar Hajhouji souligne qu’il existe des services de préparation avant même l’arrivée au Canada, mais que le passage vers l’emploi effectif dans les hôpitaux demeure ardu.
Elle plaide pour une officialisation des partenariats entre les organismes d’accompagnement et les institutions de santé afin de mobiliser les compétences qui se perdent aujourd’hui dans les méandres administratifs.
Un problème structurel, pas conjoncturel
La crise de rétention ne se limite pas aux nouveaux arrivants. Elle touche l’ensemble du personnel infirmier, jeunes diplômés comme professionnels expérimentés.
Plusieurs facteurs structurels sont régulièrement pointés du doigt, notamment l’organisation du travail qui reste particulièrement rigide avec des horaires imprévisibles et des rotations épuisantes.
À cela s’ajoute une pression constante sur les équipes avec des urgences débordées et un manque chronique de lits.
La rémunération est également jugée insuffisante, la Nouvelle-Écosse demeurant en retrait par rapport à d’autres provinces canadiennes.
Des solutions existent, mais tardent à se généraliser
Le rapport de l’IEDM propose plusieurs pistes pour freiner l’exode. La première consiste à offrir davantage de flexibilité dans les horaires, à l’image de la Colombie-Britannique qui a expérimenté des systèmes d’échange de postes.
Une meilleure reconnaissance des compétences étrangères est également jugée essentielle avec des processus accélérés d’évaluation.
Le soutien aux francophones doit aussi être renforcé, notamment grâce à une meilleure promotion des services d’interprétation pour réduire la barrière linguistique.
Enfin, l’amélioration des conditions de travail demeure incontournable: réduire les heures supplémentaires involontaires, renforcer la sécurité dans les établissements et augmenter les effectifs sont des mesures essentielles pour stabiliser les équipes.
La situation actuelle pose une question fondamentale: la Nouvelle-Écosse peut-elle continuer à fonctionner sans une stratégie ambitieuse de rétention et d’intégration de ses infirmiers? Pour l’instant, les départs se multiplient et les équipes en place tirent la sonnette d’alarme. Le risque est clair, celui d’un système de santé qui peine à répondre aux besoins d’une population vieillissante.
Samira ne regrette pas son choix. «Je voulais juste travailler dans de bonnes conditions. Je n’ai pas trouvé ça ici.»
