Déjà le terme « congrès » nous met sur la piste. Quand on pense à un congrès, on n’a pas nécessairement l’idée d’une fête ou d’un festival. C’est qu’entre l’idée de départ et ce qu’il est devenu au fil de ses éditions, le Congrès mondial acadien (CMA) a évolué.
L’intention de départ chez son idéateur, Jean-Marie Nadeau, était de rassembler les Acadiens du monde entier. Mais nous pouvons nous demander : les rassembler dans quel but ?
C’est ici que les avis divergent. Pour plusieurs, le CMA devait et doit être en premier lieu un moment de réflexion collective, qui permettrait de faire le point sur l’Acadie. Mais avec les années, comme plusieurs ont pu le constater, le CMA est devenu une grande fête, voire un festival.
Bien sûr, l’orientation du CMA reflète la vision de ceux et celles qui prenaient les décisions. Les premiers débats étaient d’ailleurs liés aux questions de savoir qui organise le CMA, pour qui l’organise-t-on et dans quel but.
Ces questions se sont posées dans l’organisation du premier CMA dans le sud-est du Nouveau-Brunswick en 1994. Il y a eu des tiraillements entre la Société du CMA, composée de personnes à l’extérieur du Nouveau-Brunswick, et le Comité d’organisation du CMA (COCMA), qui regroupait des élus des municipalités accueillant les activités prévues.
Célébrations du CMA 2019 à la chapelle de Beaumont, au Nouveau-Brunswick.
Le conflit se réglera en répartissant les tâches comme suit : le COCMA prendra en charge le CMA à l’exception des conférences, qui seront sous la responsabilité de la Société du CMA.
À côté des spectacles, des fêtes, des expositions, des 37 réunions de grandes familles, qui auraient attiré 60 000 participants, les conférences ont réuni 150 personnes pour réfléchir à l’Acadie pendant cinq jours. Ces conférences et les discussions qu’elles ont suscitées ont donné lieu à un ouvrage de 690 pages dont le contenu permet de plonger dans les débats concernant le CMA et, plus largement, les relations entre l’Acadie et sa diaspora.
Certains auraient souhaité que le CMA soit principalement une manifestation politique, où aurait pu prendre forme un projet de société pour l’Acadie. Mais comme le militant et idéateur du CMA Jean-Marie Nadeau l’a déjà mentionné, c’est le party qui a pris le dessus.
Pour les uns, le CMA est surtout l’occasion de faire le point sur l’Acadie, de réfléchir et de discuter de son avenir, alors que, pour les autres, le CMA est d’abord une fête et l’occasion de retrouvailles entre l’Acadie et sa diaspora et d’en connaître plus sur les ancêtres acadiens ainsi que sur la grande et les petites histoires de l’Acadie.
D’un côté, on organise des réunions de famille qui sont un véritable succès populaire. De l’autre, on organise des conférences qui attirent surtout des membres de l’élite intellectuelle et des militants acadiens.
Pour plusieurs d’entre eux, les réunions de famille présentent une image de l’Acadie généalogique, refermée sur elle-même, alors que les intellectuels et les militants veulent réfléchir et discuter d’un projet de société pour une Acadie ouverte et inclusive, mais qui fait peu de place à la diaspora. Ainsi, l’ouverture pour l’un est la fermeture pour l’autre.
Ces débats révèlent des attentes variées à l’égard du CMA. Comme si se jouait le sort de l’Acadie dans le cadre du CMA.
Le débat a repris de plus belle autour du CMA de 2014, alors que plusieurs personnes remettaient en question la pertinence même du CMA, puisqu’il aurait joué le rôle prévu en ayant réussi à créer des liens durables entre l’Acadie et sa diaspora. D’autres s’interrogeaient sur l’orientation que prenait l’événement en mentionnant le risque de recul du français que fait peser la forte participation d’une diaspora anglophone.
On a aussi remis à nouveau en question les réunions de famille du CMA et la crainte de voir l’événement promouvoir une Acadie généalogique. Certains se sont demandé si l’organisation du CMA valait les investissements requis pour l’organiser — investissements qui sont passés de 3 à 15,9 millions de dollars entre l’édition de 1994 et celle de 2014.
C’est à la suite de ce nouveau débat que la Société nationale de l’Acadie (SNA) a fait faire une consultation sur l’avenir du CMA. Menés par moi-même et mon collègue, Sylvain St-Onge, notre consultation a montré que la grande majorité des personnes interrogées croyaient toujours que le CMA était pertinent, mais plusieurs ont avancé des suggestions pour l’améliorer, comme d’en limiter sa durée et le territoire couvert par les activités, de même que ses coûts afin de permettre à des régions ayant moins de ressources de soumettre aussi leur candidature.
Cette consultation a permis à la SNA et à ses partenaires de définir de nouvelles directives pour l’édition de 2024 du CMA. Ainsi, le CMA se déroulera sur un plus petit territoire, si on le compare par exemple au CMA de 2014, qui se déroulait dans une partie du Maine, au nord-ouest du Nouveau-Brunswick, et au Témiscouata, au Québec, couvrant un territoire de 13 250 km2. Par ailleurs, le CMA se déroulera sur neuf jours comparativement à 17 jours en 2014.
Est-ce parce que la consultation a permis de montrer la pertinence du CMA, tout en proposant des améliorations ? Toujours est-il que l’édition du CMA de 2019 n’a pas suscité de remise en question ou de débats sur la place publique.
Du point de vue de la programmation, il n’y a pas eu de changements majeurs qui ont été apportés. On se souviendra qu’en 2019, on a essayé de rendre le volet conférence plus accessible au grand public. Un sondage avait précédé l’organisation de ce qu’on a appelé le « Grand parle-ouère » pour orienter les discussions autour des thèmes qui intéressent la population.
Pour 2024, la SNA prévoit la tenue d’états généraux afin de réfléchir à l’avenir de l’Acadie. Ainsi, le CMA conserve le volet réflexif. Or, la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick veut également organiser des États généraux en 2024. Les communautés acadiennes dans les quatre provinces de l’Atlantique ont déjà les structures pour définir un projet de développement communautaire à l’échelle de leur province.
La question pour le comité organisateur des États généraux est sans doute de savoir quelle sera la portée de cette activité. Peut-on espérer en faire un tremplin pour tracer les grandes lignes du développement et de l’épanouissement de l’Acadie et de sa diaspora ?
Les états généraux supposent une certaine ambition à cet égard. Mais comment articuler un tel projet à ceux des communautés acadiennes dans les provinces de l’Atlantique; et comment définir un projet qui inclut la diaspora ?
Ces questions laissent présager des discussions, et peut-être des débats, sans doute bien stimulants.
Références
Le Congrès mondial acadien, L’Acadie en 2004. Actes des conférences et des tables rondes. Les Éditions d’Acadie, 1996.
Éric Forgues et Sylvain St-Onge, Consultation sur l’avenir des Congrès mondiaux acadiens, Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques, juin 2015 https://icrml.ca/fr/recherches-et-publications/publications-de-l-icrml/download/184/82077/47?method=view