le Vendredi 5 juin 2026
le Vendredi 28 février 2025 9:00 Lettre à l'éditeur

En mémoire d’Antonine Maillet

Pourquoi faire confiance à Le Courrier
Thibault Jacquot-Paratte et Mélodie Jacquot-Paratte avec l’auteure Antonine Maillet.
Thibault Jacquot-Paratte et Mélodie Jacquot-Paratte avec l’auteure Antonine Maillet.

Le premier livre d'Antonine Maillet que j'ai lu était Don L'Orignal, une copie ramassée au hasard dans une boite de livres à donner dans un couloir de l'Université Saint-Anne. Dès le début, j'ai été captivé et surpris.

En mémoire d’Antonine Maillet
00:00 00:00

En tant qu’adolescent, j’avais entendu beaucoup de gens (de mon âge et plus vieux), pour la plupart n’ayant pas lu cette écrivaine, se moquer d’elle, comme si elle était «quétaine», limitée à un réalisme vieux-jeux sagouinéen. 

Pourtant, dans Don L’Orignal, je découvrais un réalisme magique débordant d’humour et d’action! J’ai rapidement lu Pélagie, tout aussi marqué de magie et de dynamisme. S’ensuivirent Les cordes de bois, Crache-à-pique, Évangéline deuse… Antonine Maillet est devenue une de mes écrivaines préférées très tôt, et j’ai compris que les railleries que j’avais entendues ne venaient que d’une seule source: aucune de ces personnes ne l’avait lu. 

Je me souviens… cela devait être à l’été 2012 ou 2013, lorsque j’avais travaillé pour Explore à l’Université de Moncton. En voyage pour la journée au Pays de la Sagouine, je me suis retrouvé devant le stand des livres à recommander aux étudiants. Bien sûr, je n’avais pas tout lu – hé, c’est quand même une œuvre de plus de quarante livres! Mais j’en avais lu assez pour recommander, promouvoir la saveur d’un tel ou d’un tel. C’était le malaise pour mes collègues qui, eux, n’avaient lu que certaines parties de La Sagouine parce que c’était obligatoire à l’école. Et sinon, ils n’avaient jamais eu la curiosité d’en ouvrir une copie. 

Je vois beaucoup de gens qui pleurent le décès de notre écrivaine nationale. Je trouve ça merveilleux qu’elle soit célébrée, même si beaucoup de ceux qui la célèbrent ne l’ont jamais lu. Moi qui l’ai lu, je pleure beaucoup plus que notre écrivaine nationale: je pleure un monument de la littérature mondiale. Je n’ai pas à peser mes mots; il suffit de regarder l’impact de son œuvre, où son œuvre s’est rendue, ceux qu’elle a marqués et ce que son œuvre a accompli.

Ses livres sont à la fois modernes, et en ligne avec les écrits de la Renaissance, voire d’avant; ils savent être sérieux, sans perdre le sourire; ils peuvent être réalistes, et peuvent déborder de fantaisie; parfois, tout cela à la fois. 

Son œuvre tisse un lien entre les traditions anciennes et modernes, entre traditions orales et solidement littéraires. La valeur linguistique qu’a son œuvre pour la langue française n’est pas mesurable. 

Cela, c’est juste pour parler de son œuvre écrite, sans même parler de sa personne – une personnalité qui a réussi à se tracer un chemin sur la scène internationale, une universitaire brillante, une féministe qui a abattu des murs… 

En tant qu’écrivain acadien, Antonine Maillet – qui demandait souvent à ce qu’on l’appelle Tonine – m’a apporté énormément. Elle m’a apporté la notion que la langue nous appartient, et qu’il faut se l’approprier. Nous possédons notre langue; et c’est à nous de la connaitre et de l’utiliser telle que nous la sentons. 

Elle m’a appris que les traditions nous appartiennent; libre à nous de les utiliser. Les utiliser, nous en inspirer, les actualiser, les mélanger… Elle a renforcé en moi la notion qu’il faut écrire tel que l’on est, tel que nos racines nous ont fait… et bien plus encore.

La dernière fois que j’ai eu la chance de croiser Antonine Maillet en personne, c’était il y a quelques années, au Salon du livre de Montréal. Pour un rôle que j’avais joué, je portais un chapeau Hauteforme, qu’elle a instantanément voulu essayer. 

Puisque j’étudiais les pays scandinaves, elle m’avait mentionné la dernière fois qu’elle y avait été – je lui ai affirmé que j’espérais qu’elle aurait la chance d’y retourner pour recevoir le prix Nobel de littérature. Son sourire en a dit assez long! Si elle ne l’avait pas eu, cela ne change pas qu’à mon sens, elle l’aurait nettement plus mérité qu’au moins la moitié des auteurs qui l’ont eu depuis deux décennies. 

Si j’étais triste en apprenant le décès d’Antonine Maillet, j’ai un espoir: que l’on comprenne notre chance. Notre chance d’avoir eu parmi nous l’une des plus grandes écrivaines de langue française de notre temps. Notre chance qu’elle ait mis à l’écrit notre parlure, qu’elle nous ait créé une mythologie, qu’elle nous ait placés – par la force de son esprit – sur un pied d’égalité culturelle avec d’autres nations. 

Et surtout, j’aimerais ne plus jamais avoir à entendre quelqu’un rire de ce qu’elle a créé comme si c’était quétaine. Pour ma part, je suis reconnaissant pour tout ce qu’elle m’a apporté.

Type: Opinion

Opinion: Fait la promotion d’idées et tire des conclusions à partir de l’interprétation des faits et des données.

Pour consulter nos pratiques exemplaires et politiques journalistiques, cliquez ici.

Contactez la rédaction - Proposer une correction - Faire une suggestion - Contactez l'équipe