Type de contenu: Actualité
Quand j’ai commencé au Courrier il y a trois ans, j’avais fini l’université un an plus tôt et ma recherche d’emploi n’allait nulle part.
Je travaillais comme réceptionniste, j’envoyais des candidatures sans conviction et je songeais à changer de carrière. Honnêtement, j’avais perdu espoir d’arriver un jour à quelque chose dont je pourrais être fière.
Par je ne sais quel miracle, notre directeur général, Nicolas Jean, est tombé sur un de mes profils sur un site d’emploi, où j’avais écrit « fière Acadienne » pour améliorer mes chances de me faire embaucher.
Malheureusement pour moi, ce n’était pas tout à fait vrai. Je n’avais pas vraiment parlé français depuis l’école primaire. Mes deux parents sont anglophones. Ma mère n’a jamais appris le français, même si elle a toujours souhaité que quelqu’un dans la famille le parle. Mon seul lien acadien, c’était ma grand-mère, qui n’avait pas parlé français depuis des années. À part elle et moi, personne dans ma famille n’était capable de tenir une conversation en français.
J’étais certaine, en bégayant mes phrases cassées et mes temps de verbe tout croches, que je n’aurais pas le poste.
On m’a embauchée quand même. Quand le vrai travail a commencé, j’ai tout de suite compris que j’étais dépassée.
Dans les réunions d’équipe, je passais la moitié de mon temps à hocher la tête, à faire semblant de comprendre ce qu’on me disait.
Faire du reportage me donnait l’impression d’être au bord d’une falaise. J’étais, et je suis encore, une personne nerveuse.
J’avais l’impression que chaque personne que j’interviewais ou que je contactais me regardait avec mépris, comme quelqu’un qui portait un costume d’Acadienne et qui se faisait passer pour une des leurs.
Même les encouragements sonnaient creux.
Quand on me disait « tu fais du bon travail, tu parles tellement bien », moi, j’entendais « tu ne seras jamais une des nôtres, on va toujours entendre l’anglais en toi ».
Les choses ont commencé à changer quand j’ai tourné mon premier documentaire. Nicolas m’a encouragée à participer à un concours de courts documentaires en parallèle de mon travail au Courrier parce que le concours n’avait jamais reçu de candidature de la Nouvelle-Écosse.
J’ai rencontré mon cousin Alvah pour la première fois, un sculpteur qui faisait de magnifiques sculptures avec du bois repêché au fond du lac Pubnico. Il était gentil, accueillant, et un vrai personnage.
Ça prenait quelqu’un d’incroyable pour me sortir de ma spirale de doute. Tourner ce documentaire a changé ma vie, et il m’a offert une de ses sculptures en souvenir de lui.
C’était la première fois que je me sentais vraiment capable de créer quelque chose que les gens avaient envie de voir. C’était aussi la première fois que le mot « acadien » voulait dire quelque chose pour moi.
Ça m’a appris une leçon sur la communauté et la famille. Être accueillie par des gens qui ne me connaissaient pas, pour aucune autre raison que la gentillesse.
Mon français s’est beaucoup amélioré depuis. Ma mère, qui a toujours regretté que la famille n’ait pas gardé son français, a pu retrouver un lien avec son héritage elle aussi. Une chose difficile, ce n’est pas une chose inutile.
Je vois la frustration comme le tout petit prix à payer pour une communauté. J’ai appris sur les autres, appris sur moi-même, et j’ai eu la chance incroyable de sentir que je faisais partie de quelque chose.
J’ai pu écrire des articles qui ont rendu les gens heureux, qui les ont fait réfléchir et qui les ont rapprochés de leur communauté.
Nicolas a pris une chance sur une réceptionniste nerveuse au français cassé, puis il m’a poussée vers le documentaire qui a changé ma vie, tout en ramenant un journal communautaire du bord de l’extinction. À mes collègues, qui me répétaient que je faisais du bon travail quand je n’en croyais pas un mot : finalement, vous étiez sincères.
Et à tous ceux qui nous ont lus, qui nous ont partagés, ou qui ont laissé entrer une journaliste nerveuse dans leur cuisine : continuez de nous lire, s’il vous plaît. On l’écrit pour vous.
Je garde encore la sculpture d’Alvah sur mon bureau. Le français, c’est encore une langue frustrante, mais je n’échangerais ni l’un ni l’autre pour rien au monde.
