le Mercredi 24 juin 2026
le Vendredi 6 mars 2026 7:00 Éditorial

Raconter notre Acadie, une question de souveraineté culturelle

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Il y a des constats qui s’imposent doucement, presque insidieusement. À la tête du Courrier depuis quelques années maintenant, je remarque une tendance qui mérite réflexion: de plus en plus de projets visant à raconter, documenter ou mettre en valeur la culture acadienne émergent… de l’extérieur de l’Acadie.

Raconter notre Acadie, une question de souveraineté culturelle
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Type de contenu: Éditorial

Soyons clairs d’entrée de jeu: la grande majorité de ces initiatives sont portées par des intentions sincères. L’intérêt pour l’Acadie est réel, et il faut s’en réjouir. Mais derrière cette curiosité bienveillante se cache une question fondamentale que nous ne pouvons plus éviter: qui raconte l’Acadie — et pour qui?

L’Acadie n’est pas qu’un objet patrimonial. C’est une culture vivante, portée par des communautés minoritaires qui, depuis des générations, luttent pour préserver leur langue, leurs institutions et leur mémoire collective.

Les données sont connues. Selon Statistique Canada (Recensement 2021), moins de 4 % de la population de la Nouvelle-Écosse a le français comme langue maternelle, et le poids démographique des francophones en situation minoritaire continue de diminuer à l’échelle canadienne hors Québec. À l’échelle du pays, la proportion de francophones hors Québec est passée d’environ 6,1 % en 1971 à environ 3,5 % en 2021.

Dans ce contexte, la capacité de se raconter soi-même n’est pas un luxe, c’est un outil de survie culturelle. Quand le récit d’une communauté minoritaire se construit principalement à l’extérieur d’elle-même, un déséquilibre s’installe, même en présence des meilleures intentions.

Le Canada a déjà amorcé une réflexion profonde sur cette question dans un autre contexte: celui des peuples autochtones. Depuis le rapport de la Commission de vérité et réconciliation (2015), un principe s’est progressivement imposé dans les milieux culturels, universitaires et médiatiques: «Rien sur nous sans nous » (Nothing about us without us).

Ce principe ne signifie pas l’exclusion des alliés. Il établit une balise éthique: les communautés concernées doivent être au cœur de la conception, de la gouvernance et du récit des projets qui les touchent. Dans le secteur des arts et du patrimoine, plusieurs organismes subventionnaires canadiens exigent désormais des preuves de collaboration significative avec les communautés autochtones lorsqu’un projet les concerne.

La question mérite d’être posée avec sérieux: devrait-on avoir ce réflexe lorsqu’il s’agit de l’Acadie? Le danger, selon moi, n’est pas spectaculaire, le risque est silencieux et il est lent.

Quand des projets structurants, documentaires, recherches, plateformes numériques, initiatives patrimoniales, se développent principalement à l’extérieur de l’Acadie: l’expertise locale se développe moins vite, les ressources quittent le milieu, les narratifs peuvent se standardiser et, surtout, la capacité collective d’autoreprésentation s’érode. Les travaux du chercheur Rodrigue Landry sur la vitalité ethnolinguistique montrent d’ailleurs que la présence d’institutions «par et pour» la communauté est l’un des facteurs les plus déterminants de la vitalité des minorités francophones. 

Une question délicate se pose alors: faut-il renforcer, avant d’importer? En d’autres termes, lorsqu’une expertise n’est pas immédiatement disponible localement, la solution doit-elle être automatiquement d’aller la chercher à l’extérieur? En tant que gestionnaire, cette question, on se la pose très régulièrement. 

Soyons pragmatiques, parfois oui. Mais trop souvent, nous sautons directement à cette étape sans nous demander:

  • Avons-nous vraiment cartographié les compétences acadiennes et francophones existantes?

  • Avons-nous tenté de mobiliser la communauté visée?

  • Avons-nous prévu un transfert réel de capacité vers le milieu?

Car chaque projet est aussi une occasion de renforcement communautaire. Si nous voulons protéger, et surtout projeter, la souveraineté culturelle acadienne, certaines pratiques pourraient devenir des réflexes collectifs.

Je propose des gestes simples pour éviter cette pente glissante. Avant le lancement d’un projet visant à raconter, l’Acadie, passé, présente et future, ne devrions-nous pas systématiquement:

  1. Vérifier l’existant
    S’assurer qu’un projet similaire n’est pas déjà en cours dans l’écosystème acadien ou francophone.

  2. Consulter les organisations du milieu
    Impliquer dès l’amont les institutions acadiennes concernées (médias, organismes culturels, chercheurs, artistes).

  3. Prioriser la capacité locale
    Évaluer sérieusement si une expertise peut être développée ou accompagnée localement plutôt que systématiquement importée.

  4. Prévoir un legs durable
    Lorsqu’un partenariat externe est nécessaire, intégrer des mécanismes de transfert de compétences vers la communauté.

  5. Mesurer l’impact communautaire
    Ne pas seulement évaluer la qualité du produit final, mais aussi ce que le projet laisse dans le milieu.

Il en va de la culture, mais aussi de tous les domaines qui contribuent à l’avancement d’un projet ou à sa préservation. Je l’ai particulièrement vécu ces dernières années concernant les archives du Courrier, mais les droits d’auteur liés au contenu que nous produisons. Si nous n’assurons plus la gouvernance de ce contenu, nous courrons le risque d’en perdre le contrôle, mais aussi les opportunités de monétisation. 

Il ne s’agit pas de fermer la porte, il s’agit de préparer l’avenir. L’Acadie a toujours grandi dans l’échange. Il s’agit plutôt d’affirmer, avec confiance et maturité, que notre culture a une valeur stratégique, collective, financière également et que sa narration doit être encadrée. La souveraineté culturelle n’est pas un réflexe défensif, c’est une condition de vitalité.

Si nous voulons que l’Acadie continue d’être racontée avec justesse, nuance et profondeur, nous devons, selon moi, collectivement nous poser une question simple avant chaque projet: est-ce que l’Acadie est réellement au cœur de sa propre histoire?

Nicolas Jean

Directeur général 

Le Courrier de la Nouvelle-Écosse

Type: Éditorial

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