Type de contenu: Éditorial
Lors d’une séance d’information en mi-septembre au Black Cultural Centre of Nova Scotia pour discuter d’un projet historique sur le Dr Clement Ligoure, premier physicien noir de la province ayant grandement contribué à l’offre de soins après l’Explosion d’Halifax, des participants ont soulevé un enjeu fort intéressant: l’on connait beaucoup de lui, mais très, très peu sur lui. Des faits sur sa vie sont connus, mais peu d’informations sont disponibles concernant sa personnalité et son caractère, pour se faire une idée du personnage derrière cette figure historique.
Cela signifie non seulement qu’on peut manquer de documentation, mais aussi qu’on peut raconter l’histoire de manière incomplète. Des fois, c’est par biais ou par préjugé. Souvent, c’est par faute d’inattention ou par oubli.
Au cours des dernières années, il y a eu bon nombre de discussions autour du patrimoine acadien et des manières de protéger la documentation du passé, dans les musées, les archives, les collections. Mais je me demande si l’on fait assez pour documenter ce qui se passe en ce moment, ou ce qui s’est passé il n’y a pas si longtemps.
Un exemple est notre relation avec les effets personnels de nos proches. Les ainés qui changent de domicile laissent souvent derrière eux des boites d’objets. Les enfants ou petits-enfants en font le tri, mais ne savent pas toujours si un objet est bon pour le rebut ou de valeur précieuse. Un simple carnet à leurs yeux pourrait être en fait un journal intime ou un registre personnel, incluant les dates de naissance des membres de la famille et autres faits saillants. Un vieux chandail pourrait être un cadeau d’enfance. Un tapis hooké pourrait être un jour un artéfact, représentant une facette de l’histoire d’une communauté.
Une drôle de dichotomie, lorsqu’on pense au monde dans lequel l’on vit. Il n’a jamais été aussi facile de documenter. Les téléphones intelligents sont omniprésents, les réseaux sociaux sont nombreux, les enregistrements vocaux sont à la portée de tous, les appareils photo sont faciles d’utilisation et les diffusions en direct sont régulièrement archivées en ligne. Non, vraiment; à l’heure actuelle, l’on peut aller sur YouTube et regarder toutes les réunions régulières des quatre dernières années d’un conseil municipal, grâce à la pandémie. L’on peut aller sur les réseaux sociaux et relire toutes les pensées de nos amis. La documentation est en abondance.
L’on a déjà développé la capacité de tout documenter, donc pourquoi ne pas être plus judicieux dans nos choix de documentation. Qu’est-ce qu’on fait maintenant qu’on aimerait faire découvrir plus tard? Qu’est-ce qui se passe maintenant qui pourrait faire partie du patrimoine de demain?
Seul l’avenir nous le dira. Mais il ne faudrait pas rater notre chance d’en créer. Et il ne faudrait pas oublier que documenter, c’est un privilège à ne pas tenir pour acquis!
Jean-Philippe Giroux
Rédacteur en chef
