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Le vent froid souffle sur les côtes de l’Atlantique en cette fin d’hiver, mais à l’intérieur des foyers musulmans d’Halifax, de Dartmouth et jusqu’à Sydney, l’atmosphère se réchauffe. Dans les cuisines, les parfums de coriandre, de curcuma et de fleur d’oranger refont surface.
Dans les bureaux des entreprises locales, les horaires se négocient avec une courtoisie teintée d’appréhension. Sur les campus de Dalhousie ou de Saint Mary’s, les associations étudiantes finalisent des programmes millimétrés. Et dans les centres communautaires, les bénévoles s’activent pour une mission cruciale: faire en sorte que personne ne traverse ce mois dans la solitude.
Ici, en Nouvelle-Écosse, le Ramadan n’est pas seulement un rite religieux; c’est un moment où l’identité se réaffirme dans une harmonie singulière entre héritage et terre d’accueil.
Photo de Shazia Nawaz Awan à l’Université Dalhousie.
Dans un petit appartement baigné par la lumière pâle d’Halifax, Meryem, une jeune femme arrivée de Casablanca il y a à peine 10 mois, s’affaire à clarifier du beurre. Il est plus de minuit, mais le sommeil est secondaire. Elle prépare son premier Sellou en terre canadienne, ce mélange nutritif de farine grillée, d’amandes et de sésame, pilier de la table marocaine pendant le Ramadan.
Le geste est précis, presque méditatif. Chaque coup de cuillère en bois semble la rapprocher de sa mère restée de l’autre côté de l’Océan. «C’est comme si je ramenais un morceau de ma maison ici», confie-t-elle avec une émotion contenue.
Pour retrouver les saveurs exactes de son enfance, Meryem ne s’est pas contentée des épiceries locales. Elle a fait venir un colis spécial: des épices moulues à la main par sa grand-mère. «Même le postier a souri en me livrant le paquet; l’odeur de l’anis et du fenouil traversait le carton», raconte-t-elle en riant.
Pendant tout le weekend, son appartement a embaumé le miel et les amandes grillées. Ce rituel culinaire est une manière de préparer son esprit autant que son corps au jeûne.
Et Meryem est loin d’être un cas isolé. Dans toute la province, les cuisines sont devenues des ambassades olfactives. On y prépare la chorba frik algérienne, le haleem pakistanais, le sambousak syrien ou le thiakry sénégalais. Chaque famille tente de recréer un microcosme culturel dans des cuisines parfois exigües, luttant contre la nostalgie par la gastronomie.
Le défi des horaires et de l’hiver
Mais si la cuisine réchauffe l’âme, la réalité du marché du travail canadien impose ses propres règles. Contrairement aux pays musulmans où l’administration et les entreprises tournent au ralenti, la Nouvelle-Écosse garde son rythme habituel.
Mahomed, un Sénégalais installé dans la région depuis quatre ans, travaille dans la logistique. Pour lui, le Ramadan est une épreuve d’endurance. «Le plus dur, ce n’est pas la faim, c’est la gestion du sommeil et de la vie sociale», explique-t-il.
Jonglant avec des horaires changeants, il finit parfois son service quelques minutes seulement avant la rupture du jeûne. «Il m’arrive de rompre le jeûne avec une datte et de l’eau dans ma voiture, sur un parking, avant de courir pour attraper la prière de Tarawih à la mosquée.»
Pourtant, malgré l’épuisement, Mahomed ne manquerait ce rendez-vous pour rien au monde. Pour lui, la mosquée est une «station de recharge» spirituelle. C’est là que la fatigue s’évapore au contact des autres.
Imane, une jeune pharmacienne d’origine algérienne, vit une gymnastique similaire. Elle tente chaque année d’échanger ses gardes de nuit. «Mes collègues sont très compréhensifs, ils posent des questions, s’intéressent. Mais au final, le service doit être assuré. On nous apprend très tôt à être efficaces tout en étant à jeun.»
Ce qui lui manque le plus? «L’ambiance électrique des rues après l’Iftar, ce bourdonnement de vie qu’on ne retrouve pas ici, où tout devient silencieux au moment de la rupture.»
Le cœur battant: les associations et la fin de l’isolement
Pour combler ce silence et ce calme parfois pesants, les associations musulmanes de la province ont pris une importance vitale. Elles sont devenues le filet de sécurité des nouveaux arrivants. Cette année, le calendrier des centres communautaires d’Halifax et de Dartmouth est chargé.
Des repas collectifs sont organisés chaque weekend, et souvent même en semaine pour les étudiants. Ces banquets sont des carrefours. On y voit un médecin syrien discuter avec un chauffeur de taxi somalien, ou un étudiant indonésien partager son plat avec un retraité libanais installé ici depuis 40 ans.
Dans la Nouvelle-Écosse, le Ramadan est aussi devenu un outil de cohésion sociale plus large. Plusieurs centres islamiques organisent des «Iftars portes ouvertes». Ils invitent leurs voisins non musulmans, des élus locaux et des membres d’autres communautés religieuses à partager le repas.
C’est un moment de pédagogie, où l’on explique que le Ramadan est avant tout un mois de discipline personnelle et de charité, bien loin des clichés.
La solidarité au-delà de la communauté
L’esprit de charité, justement, dépasse largement le cadre confessionnel. Dès la fin du mois de février, une immense collecte de denrées alimentaires est lancée à travers la province. Les bénévoles récoltent des tonnes de produits de base: riz, lentilles, pâtes, conserves et, bien sûr, des dattes.
«Notre religion nous enseigne que l’on ne peut pas dormir l’estomac plein si son voisin a faim, quel que soit son Dieu», explique l’un des organisateurs.
Ces dons sont redistribués aux banques alimentaires locales qui font face à une demande croissante en raison du cout de la vie. Pour les musulmans néoécossais, c’est une manière de remercier cette province qui les a accueillis en contribuant activement au bienêtre de tous les citoyens en situation de précarité.
Les campus: le dynamisme de la jeunesse
Sur les campus universitaires, le Ramadan prend une couleur plus académique, mais tout aussi vibrante. Soufiane, un étudiant marocain en ingénierie à Dalhousie, souligne le rôle crucial des associations étudiantes. «Quand on est loin de sa famille pour la première fois, le premier Ramadan peut être dévastateur moralement.»
Les universités de la province, conscientes de la part importante d’étudiants internationaux, ont fait des efforts notables. Des salles de prière restent ouvertes tard le soir, et les cafétérias adaptent parfois leurs menus pour offrir des options nutritives à emporter pour le Suhoor (le repas de l’aube).
Les campus se transforment en laboratoires culinaires, où l’on déguste de la soupe aux lentilles turque ou de la soupe au poulet nigériane, après une longue journée de cours.
L’essor des «Ramadan Bazaars»
Enfin, un nouveau phénomène gagne en popularité en Nouvelle-Écosse: les marchés de Ramadan.
Inspirés des souks traditionnels, ces marchés éphémères permettent de trouver des produits introuvables le reste de l’année. On y achète des décorations artisanales pour la maison, des tenues traditionnelles pour l’Aïd, et surtout des pâtisseries fines: chebakia, baklava, maamoul ou jalebi.
Ces bazars sont bien plus que des lieux de commerce. Ce sont des espaces de socialisation, où l’on échange des nouvelles du pays, où l’on se donne des conseils pour l’hivernage ou pour les procédures d’immigration. C’est là que se tisse le lien social qui fait la force de la communauté.
Qu’ils soient en train de préparer du Sellou au milieu de la nuit, de négocier un changement de service à l’hôpital ou d’organiser une collecte pour les banques alimentaires, les musulmans de la Nouvelle-Écosse démontrent chaque année que leur foi est un vecteur d’intégration et non d’isolement.
Loin des terres ensoleillées de leurs ancêtres, ils ont su créer une version canadienne atlantique du Ramadan: un mois plus intime, plus calme, mais peut-être plus intense dans sa solidarité.
En Nouvelle-Écosse, la chaleur du mois sacré ne vient pas du soleil, mais de la main tendue de la communauté. Le Ramadan 2026 s’annonce, une fois de plus, comme une célébration de la résilience et de la fraternité humaine.
