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Pour de nombreux ainés en Nouvelle‑Écosse, le passage du facteur n’est pas qu’un geste banal: c’est un repère quotidien, un lien humain, parfois le seul de la journée. Dans les communautés acadiennes et les zones rurales où les services publics se raréfient, le personnel postal demeure souvent la dernière présence régulière, agissant comme un véritable filet social.
La stratégie de transformation de Postes Canada, qui prévoit la disparition progressive de la livraison à domicile au profit de boites postales communautaires (BPCOM), ravive donc des inquiétudes profondes — tant sur le plan humain que sécuritaire.
Au sein du Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP), l’inquiétude est palpable. Line Doucet, représentante régionale pour l’Atlantique, décrit un climat de découragement alimenté par un manque de consultation et une impression de décisions imposées.
Le gouvernement a oublié que c’est un service public. On ne devrait pas avoir à faire de profits pour un service public.
Pour elle, cette transformation heurte la vocation même d’un service public. «Le gouvernement a oublié que c’est un service public. On ne devrait pas avoir à faire de profits pour un service public», insiste‑t‑elle, regrettant l’absence de débat citoyen sur un changement aussi structurant.
Interrogée sur ses intentions spécifiques en Nouvelle‑Écosse, la direction de Postes Canada maintient une position prudente. Dans une réponse écrite, la Société d’État affirme n’avoir «aucune annonce pour le moment» concernant la province. Elle promet toutefois une transformation «réfléchie», priorisant l’accès aux services essentiels dans les communautés rurales, éloignées et autochtones.
Line Doucet, représentante régionale du STTP pour l’Atlantique.
Mais pour Line Doucet, ce flou n’est pas rassurant: elle qualifie cette stratégie de «transformation silencieuse», où l’absence d’annonces officielles permet d’avancer sans faire face à une opposition frontale immédiate, laissant les employés et les usagers dans l’incertitude.
L’hiver acadien, un obstacle bien réel
Le cœur du problème se joue souvent sur le terrain, particulièrement en hiver. En Nouvelle‑Écosse, les tempêtes, le verglas et les trottoirs impraticables transforment l’accès aux boites communautaires en parcours dangereux pour les ainés. Line Doucet qualifie l’entretien actuel de ces installations de «pitoyable».
Selon les observations syndicales, il n’est pas rare que les facteurs eux‑mêmes ne puissent pas accéder aux BPCOM faute de déneigement adéquat. Cette situation crée un vide juridique inquiétant sur les responsabilités en cas de chute.
Dans une province où les chutes représentent déjà la principale cause d’hospitalisation chez les plus de 65 ans, le transfert de la responsabilité du déneigement vers des sites centralisés est perçu comme une mise en danger des citoyens les plus fragiles.
La logique comptable face au tissu social
Pour illustrer le risque de désertification des services, Line Doucet évoque la fermeture progressive des succursales bancaires dans les régions rurales de l’Atlantique.
Elle y voit une logique purement économique qui finit par éloigner les services essentiels des citoyens. «Une année, on dit qu’il y a une banque à 10 minutes. L’année suivante, on ferme, car il y en a une autre à 10 minutes dans le village voisin… jusqu’à ce que les gens doivent se rendre en ville», explique‑t‑elle.
Selon elle, en adoptant une approche similaire, Postes Canada renonce à son rôle de cohésion sociale pour se rapprocher d’un modèle d’entreprise privée, au détriment de l’équité territoriale.
De plus, la centralisation du courrier dans des boites communautaires isolées ouvre la porte à des risques accrus de vols d’identité. Contrairement à la boite résidentielle vidée quotidiennement, les BPCOM concentrent des dizaines de documents sensibles dans un même lieu.
Le syndicat rapporte une hausse des incidents, notamment dans la région de Moncton, où des pillages en série ont été constatés. La période des déclarations de revenus, où circulent des informations financières cruciales, est jugée particulièrement propice à cette criminalité.
Des mesures d’adaptation jugées insuffisantes
Postes Canada met en avant un programme d’adaptation pour les personnes à mobilité réduite. Toutefois, pour les intervenants du STTP, ce dispositif ne répond pas aux besoins réels. Les usagers doivent fournir des attestations médicales détaillées pour conserver une livraison à domicile, qui est alors réduite à une seule fréquence hebdomadaire.
Cette mesure est jugée problématique pour la réception de médicaments ou de documents urgents. «Si vos médicaments arrivent le jeudi, ils peuvent rester dans la boite jusqu’au mercredi suivant», déplore Line Doucet.
Sur le plan financier, la transition vers les BPCOM représente un investissement colossal estimé à plus de 1,6 milliard de dollars pour les 4 millions d’adresses restantes au pays, sans compter les couts d’entretien que les municipalités doivent souvent assumer sans compensation adéquate.
Le facteur, dernier lien social
Au-delà de la simple distribution du courrier, les facteurs assurent une fonction de vigie sociale. «On sait quand le courrier s’empile, qu’il se passe quelque chose», rappelle Line Doucet.
Dans plusieurs pays européens, ce rôle de veille auprès des ainés a été institutionnalisé. Au Canada, la tendance actuelle semble privilégier la déshumanisation du service, malgré un soutien massif de la population: 77 % des Canadiens souhaitent le maintien de la livraison à domicile, affirme le syndicat.
Postes Canada, elle, assure qu’aucune décision immédiate ne concerne la Nouvelle‑Écosse. Mais sur le terrain, la méfiance est de mise.
Pour les syndicats comme pour les ainés, la transformation annoncée ressemble davantage à une restructuration imposée qu’à une modernisation concertée. L’avenir du service postal, pilier discret, mais vital de la vie quotidienne, dépendra de la capacité des communautés à défendre l’importance de ce lien humain — un lien que les boites communautaires ne pourront jamais remplacer.
Line Doucet: «Le gouvernement a oublié que Postes Canada est d’abord un service public»
Line Doucet, représentante régionale du STTP pour l’Atlantique, porte la voix des travailleurs et des communautés rurales face à la «transformation silencieuse» de Postes Canada.
Elle revient sur les enjeux humains d’une réforme qui pourrait bouleverser la vie quotidienne des ainés.
Le Courrier: Quel est le sentiment qui prédomine chez les facteurs de la région face à ces changements ?
Line Doucet: C’est un sentiment de découragement profond. On voit Postes Canada et le gouvernement avancer sans aucune véritable consultation publique. Le personnel de terrain se sent mis devant le fait accompli. On oublie que le bureau de poste appartient à la population. C’est un service public, et par définition, il ne devrait pas être géré uniquement pour dégager des profits, mais pour assurer l’équité pour tous, peu importe leur code postal.
LC: Vous parlez d’un entretien «pitoyable» des boites communautaires en hiver. Que craignez-vous pour la Nouvelle-Écosse?
LD: L’hiver, c’est le moment de vérité. Nos facteurs voient souvent des sites qui ne sont pas déneigés pendant des jours. Pour un ainé, c’est une zone de danger. S’il y a une chute, c’est la «chicane» entre la municipalité et la Poste pour savoir qui est responsable. Au final, c’est l’usager qui paie le prix, physiquement et financièrement, pour une chute qui n’aurait jamais eu lieu avec une livraison à la porte.
LC: Les mesures d’adaptation pour les personnes handicapées ne sont-elles pas une solution viable?
LD: C’est un mirage. Pour garder sa livraison à la porte, il faut divulguer des informations médicales privées pour n’obtenir qu’un passage par semaine, le mercredi. Si vous attendez un chèque de pension ou des médicaments le jeudi, ils vont dormir dans une boite communautaire, exposés au vol ou au gel, pendant six jours. C’est une dégradation flagrante du service pour les plus vulnérables.
LC: Pourquoi comparer cette situation à la fermeture des banques en milieu rural?
LD: Parce que c’est la même logique de désengagement graduel. On vous éloigne du service petit à petit. D’abord, c’est à 10 minutes, puis le bureau ferme et c’est à 20 minutes, jusqu’à ce qu’il faille aller en ville. Mais la Poste n’est pas une banque privée; elle a une obligation de présence. Nous encourageons les citoyens à interpeler leurs députés: le service postal est un droit, pas une option commerciale.
