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Une conception erronée et idéalisée de la réalité historique, bien que toujours célébrée aujourd’hui comme une icône du folklore acadien.
Un véritable décalage existe, en effet, entre la mémoire, l’imaginaire et les faits avérés, affirme Caroline-Isabelle Caron. «Le costume acadien tel qu’il est développé au 20e siècle avec Mary Harney est une commémoration et non pas un travail historique», explique-t-elle. C’est d’abord ça qu’il faut comprendre.»
Dessin de costume acadien par Mary Harney.
«Mary Harney avait une idée très spécifique de ce qu’elle considérait comme étant le costume acadien et elle s’est inventé plein de choses très jolies, mais absolument pas réelles.»
Harney était une résidente de la classe moyenne anglophone et anglo-protestante de la Nouvelle-Écosse. Particulièrement attachée au peuple acadien, elle s’était donnée pour mission, sans que personne ne lui ait demandé, d’aider ce dernier à commémorer son passé. «C’est extrêmement paternaliste. C’est extrêmement typique des anglo-protestants de la Nouvelle-Écosse de l’époque, mais vraiment beaucoup, qui renient l’éducation et l’histoire acadienne, renient la culture populaire acadienne et le savoir acadien.»
Pour chaque village de la Nouvelle-Écosse, Harney avait alors imaginé et dessiné des costumes, que les femmes et les hommes acadiens devaient revêtir pendant les festivités du bicentenaire de la Déportation, en 1955.
Son intention était d’imposer des costumes plus «historiques» que ceux que portaient habituellement les Acadiens lors des commémorations, basés sur les régions d’origine en France.
«Il y a le costume, qui est devenu le costume acadien générique d’aujourd’hui, qui n’est pas non plus un costume historique, souligne Mme Caron, et il y a tous les autres qu’elle s’est inventés, dont le plus beau et le plus orné étant, bien sûr, celui qu’elle portait elle-même.»
Mais la majorité des femmes acadiennes de l’époque les ont rejetés et ont décidé de confectionner leurs propres costumes, démontrant ainsi leur volonté d’assurer leur indépendance et leur opposition de se voir imposer un discours historique extérieur. «Les Acadiens, à cette époque-là, sont très conscients de leur modernité et retournent leur modernité à tout le monde qui choisit de ne pas la voir. Mais elle est là.»
Dessin de costume acadien par Mary Harney.
«Ils sont vraiment obsédés par la modernité et donc ils vont refuser tous les langages qu’on leur donne, toutes les images qu’on leur donne qui seraient traditionalistes ou vieillottes ou quelque chose comme ça. Ils s’engagent envers leur histoire d’une manière autonome. Et c’est la raison pourquoi, entre autres, ils refusent les costumes de Mary Harney. Mary Harney, elle n’a jamais compris pourquoi.»
En outre, les Acadiens n’ignorent pas que ces costumes ne sont pas une représentation fidèle du costume historique, que leurs ancêtres ne s’habillaient pas de cette manière ni avant ni après la Déportation.
Ils savent que c’est la version cristallisée du costume revêtu par l’actrice mexicaine, Dolorès Del Río, dans le film Évangéline réalisé par l’américain Edwin Carewe, en 1929. L’adaptation cinématographique la plus connue du poème de Longfellow.
«Cette cristallisation se fait en 1955, pour le Bicentenaire, précise Mme Caron. C’est là vraiment qu’il apparait et Mary Harney a vraiment une influence là-dessus.»
Finalement, les dessins de cette dernière, inspirés par l’Évangéline de Dolorès del Río, vont devenir la base du costume acadien, qui est porté aujourd’hui et qui sert d’indicateur. «Il y a beaucoup de filtres historiques, mais, comme le film était fondamental et hyper connu, les Acadiennes se sont ruées sur ce costume-là porté par Dolorès. Et la version du costume de Dolorès que Mary Harney a dessiné est celui-là qui a été adopté par tout le monde.»
Mary Harney dans son costume le plus orné, inspiré du costume breton.
C’est un costume qui a l’air historique, et c’est aussi pourquoi il va être adopté.
Il représente un élément clé d’identification, un code visuel permettant de communiquer à travers des personnages, notamment le couple emblématique d’Évangéline et Gabriel, qui incarne l’histoire et le peuple acadien. «C’est un costume évocateur, c’est une icône.»
Aujourd’hui encore, on l’utilise pour les fêtes et commémorations acadiennes.
L’adoption des costumes d’Évangéline et Gabriel comme «costumes traditionnels acadiens» est en effet devenue prédominante. «Ça représente le fait que la Déportation n’a pas fonctionné et que les Acadiens existent encore, puisque, symboliquement, Évangéline et Gabriel sont réunis ensemble en costume pour que tous puissent les voir.»
Comme le souligne Mme Caron, le terme en lui-même explique clairement ce que cela signifie: on se costume en quelque chose. Et en Acadie, on se costume en Évangéline et Gabriel.
Le costume en tant que tel se présente alors comme un acte de commémoration. De la même manière que le drapeau, les monuments, les défilés, la musique, les bals et les festivals.
En revêtant ce costume, les Acadiens affirment ainsi leur identité et rendent visible leur passé, dans un processus de reconnaissance. «Dans le cas des commémorations en Nouvelle-Écosse, ce qui est extrêmement intéressant dans les années 1955-1956, c’est qu’on voit les Acadiens avoir une relation très spécifique avec leur passé», ajoute Mme Caron
Mary Harney dans son costume le plus orné, inspiré du costume breton.
Une vision différente de celle développée par les anglophones autour d’eux, mais également de celle des Acadiens du Nouveau-Brunswick. «La Nouvelle-Écosse est triplement minoritaire. Elle est minoritaire du point de vue des anglophones en Nouvelle-Écosse et ailleurs. Elle est minoritaire par rapport aux francophones au Canada. Mais elle est aussi minoritaire par rapport aux autres Acadies.»
C’est pourquoi les Acadiens de la Nouvelle-Écosse vont essayer de montrer comment ils se perçoivent dans le présent et comment ils considèrent leur avenir, tout en continuant à raconter leur passé. «C’est vraiment la relation entre les visions du passé et les visions de l’avenir qui, en 1955, s’actualisent dans le présent.»
Car, finalement, lorsqu’on parle du passé, et lorsqu’on le met en scène, on parle aussi beaucoup de l’avenir. L’un et l’autre s’influencent.
C’est un discours circulaire. «C’est toujours connaitre le passé pour ne pas le répéter dans l’avenir, se souvenir du passé pour mieux continuer dans le futur. C’est s’imaginer un futur qui est différent du passé.»
Et qui serait source de joie, de gaité et de prospérité.
