Type de contenu: Récit
Dans la salle se trouvaient Acadiens, Québécois et anglophones, qui, tout comme moi, sont passionnés de la langue française et de l’héritage acadien.
Dictionnaires en main, plusieurs attendaient avec enthousiasme et curiosité les propos de Cormier et le moment où ils pourraient avoir un bref échange avec celui-ci à la fin de sa présentation. Qui plus est, une dédicace personnalisée dans leur dictionnaire serait un honneur pour chacun.
Yves Cormier est un orateur aguerri, parfois drôle, parfois sérieux. Il a su nous garder captivés lors de sa dernière visite à Grand-Pré.
Dans sa présentation, le professeur nous a ramené à l’époque de Louis XIII, où le français était parlé de bien des façons et la compréhension entre locuteurs laissait à désirer, car ils n’arrivaient pas à se comprendre.
Le français standard, le français populaire, le régionalisme et le français soutenu étaient utilisés par les citoyens français, et Louis XIII voulut y mettre de l’ordre. En janvier 1635, le Cardinal Richelieu fonde l’Académie française et devient le chef et le protecteur de la langue française.
La principale fonction de l’Académie «sera de travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences» (article XXIV).
Afin d’avoir une meilleure idée de ce qui a mené à la naissance de ce dictionnaire, de saisir les enjeux auxquels les Acadiens d’ici et d’ailleurs font face, j’ai suivi ma curiosité et j’ai demandé à Yves Cormier s’il accepterait de répondre à quelques questions.
Voici ce qu’il a partagé avec moi:
FT: Qu’est-ce qui vous a inspiré à créer ce dictionnaire?
YC: Je voulais me sécuriser dans ma façon de parler; comprendre la raison derrière l’insécurité linguistique vécue par la communauté acadienne. Je souhaitais avoir un outil de référence pour mieux comprendre et définir le parler acadien. Éventuellement, permettre à certains mots acadiens d’être considérés «légitimes» auprès des autres communautés francophones à travers le monde, puisqu’il n’y a pas d’équivalent.
Exemples: zire — au sens de dégoutant. Aboiteau — système de digues qui permet la récupération des marais salants pour la culture maraichère.
FT: Qu’est-ce qui vous a le plus surpris ou étonné lors de la parution de votre dictionnaire?
YC: Ce qui m’a le plus surpris lors de la parution du dictionnaire est l’intérêt marqué pour le parler acadien. Avec un certain recul, peu d’éléments nous identifient: nous n’avons pas de territoire, pas de capitale, pas de costumes, pas de mets traditionnels anciens. Nous avons un drapeau et nous avons une langue.
FT: Comment le public et les communautés francophones, acadiennes, ont-ils accueilli votre ouvrage?
YC: Les puristes ont trouvé navrant qu’un tel ouvrage ait été publié, comme si un tel dictionnaire était là pour promouvoir les différences linguistiques retrouvées chez les Acadiens et Acadiennes. La plupart ont salué l’ouvrage pour mieux se sécuriser dans leur langue et dans leur façon de parler.
FT: Quelles sont les principales nouveautés dans cette édition révisée et bonifiée de 2026?
YC: L’édition de 2026 est une nouvelle impression, avec une couverture différente. La dernière nouvelle édition, dont cette nouvelle impression est issue, contient environ 200 nouveaux mots.
FT: Pourriez-vous me donner quelques exemples de nouveaux mots inscrits dans la version de 2026?
YC:
- Adoucinot: parfois relevé sous la variante adoucinâtre; sucré.
- Chars: c’est pas les chars, [mais] quelque chose qui ne vaut pas grand-chose, qui n’a pas d’importance. Par extension: quelqu’un qui n’est pas très brillant.
- Époutir: écraser.
- Ferrée: tranche pour la terre, notamment employée pour la coupe des mottes de terre recouvrant l’aboiteau*.
- Gratte: verte semonce, volée, fessée. Donner, attraper la gratte.
- Haria: problème, embêtement.
- Noune: sein de la femme.
- Profiter: grandir, croitre.
- Regricher: se hérisser, généralement en parlant des cheveux. Par extension: se fâcher.
- Souricière: Braguette.
*Ce sont presque tous des mots/entrées avec la marque «région(ale)» parce que les mots connus de toutes les régions acadiennes étaient déjà consignés dans la première version du dictionnaire.
FT: Le dictionnaire est-il actuellement utilisé ou disponible dans les écoles en Nouvelle-Écosse, au Nouveau-Brunswick et d’autres régions francophones?
YC: Je n’ai pas idée jusqu’à quel point le dictionnaire est «officiellement» un ouvrage de référence dans les écoles. Je sais que plusieurs écoles et districts scolaires en ont fait l’achat, c’est tout.
FT: Quel est votre plus grand rêve ou aspiration pour cet ouvrage?
YC: Si nous avions un jour un «office de la langue française», comme au Québec ou en France, nous pourrions éventuellement «normaliser» notre façon de parler, en choisissant des mots qui puissent intégrer notre «français de référence». Le Québec travaille sur cette question depuis les années 1970. Nous pourrions certainement nous inspirer de leur politique d’intégration des québécismes.
Yves Fournier nous a offert une présentation à la fois dynamique, éducative et humaniste. Il a su toucher nos émotions avec ses paroles sur la langue acadienne, nous faisant nous sentir vus, entendus, appréciés, et pleinement connectés à notre langue et culture.
