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le Lundi 7 juillet 2025 9:00 Rubrique - La rubrique de la bouquineuse

«On est puissante quand on agit»

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Margaux Mazellier. — PHOTO: Aude Perrot
Margaux Mazellier.
PHOTO: Aude Perrot

Margaux Mazellier est une journaliste et autrice française basée à Marseille, spécialisée dans les questions de genre et de migration. L’année dernière, elle a publié Marseille trop puissante, un ouvrage qui retrace 50 ans de luttes féministes dans «la ville la plus rebelle de France».

«On est puissante quand on agit»
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«L’histoire contemporaine du féminisme à Marseille n’était nulle part», explique Mme Mazellier, en revenant sur les origines du projet. «Elle n’était pas archivée, elle n’était pas écrite, et on s’est dit que c’était important d’en laisser une trace.»

L’enjeu premier de cet ouvrage était donc l’archivage. Mais, dès le début, l’autrice souhaitait raconter cette histoire en prenant «le contrepied du récit universitaire», à l’image de Marseille, du féminisme populaire, et du point de vue des femmes. 

Le second objectif était de transmettre et partager ces récits oraux. «L’idée c’était vraiment de l’inscrire dans un livre, d’en faire un objet, quelque chose qui pouvait circuler.»

Enfin, il s’agissait de rendre hommage à toutes les personnes qui avaient participé à cette histoire et contribué à faire avancer les luttes, bien qu’elles n’en avaient pas toujours conscience.

On a tendance à dire aux femmes, aux minorités de genre, aux personnes qui sont marginalisées, minorisées, que leur histoire ne compte pas, que leur récit est encore marginal, alors qu’en fait, ce sont ces personnes-là qui font bouger Marseille.

— Margaux Mazellier

Partant de ce postulat, pour rencontrer les femmes qui sont venues témoigner dans le livre, la journaliste avait alors décidé d’utiliser la technique de la chaine humaine. «Je vais aller voir une personne et cette personne va m’en recommander une autre, explique-t-elle. Ce qui fait que la première personne qui ouvre le livre est connectée à la dernière.»

Il lui semblait que c’était la meilleure manière de retranscrire le tissu associatif marseillais dans lequel les luttes sociales se font et ainsi mettre en évidence les liens invisibles entre les militantes. «J’avais envie de montrer qu’il y avait une continuité, et dans la lutte, au fur et à mesure des décennies, mais aussi, contrairement à ce qu’on peut penser, entre les différents groupes.»

En cela, plonger dans ces témoignages, c’était découvrir une multiplicité de féminismes aussi riches qu’éclectiques. «Cette chronologie racontait aussi les spécificités qui font les féminismes à Marseille, les luttes. Je raconte beaucoup de formes, de personnes, de façons d’être féministes.»

Pour autant, revendiquer son militantisme demeurait bien souvent une affaire personnelle. «Il y a aussi des femmes, qui luttent à l’échelle d’un quartier, et qui, pour une raison, ne se disent pas féministes, mais qui, selon nous, agissent d’une façon ou d’une autre pour rendre cette ville plus douce, vivable, respirable pour les femmes et les minorités de genre.»

Pour certaines personnes, il pouvait être difficile de se reconnaitre dans le mouvement, parce qu’elles ne s’y sentaient pas représentées, que le terme «féministe», longtemps décrédibilisé, pouvait leur faire peur, ou qu’elles ne s’étaient tout simplement jamais posé la question. «[Elles] faisaient ça parce qu’il fallait le faire, et parce qu’elles avaient cette espèce de force, de puissance, de capacité de s’émanciper et d’émanciper les autres.»

Pour d’autres encore, situées à l’intersection entre plusieurs discriminations ou luttes, se définir par leur genre n’était pas leur priorité. «Il y a des personnes dans le livre qui sont à l’intersection entre tellement de violences différentes que, forcément, il y a un moment où il faut être capable de s’assoir et de s’écouter les unes des autres pour imaginer un féminisme qui parle de toutes les femmes et pas d’une seule catégorie.»

La journaliste cite en exemple le dernier témoignage de l’ouvrage. Deux amies de 16 ans, Sihem et Hanen, malgré leurs désaccords et leur façon de vivre leur féminisme très différente, y exprimaient beaucoup de respect l’une envers l’autre. «Voir cette conversation entre deux jeunes femmes et se dire qu’une société entière n’est pas capable de s’écouter sur ces questions-là et qu’elles sont capables de le faire, je me disais que c’était quand même plein d’espoir.»

D’où l’importance de connaitre dans quelle histoire on s’inscrit pour faire groupe et avancer plus vite.

L’absence de représentations demeurant un problème, elle espère que ce livre pourra combler ce manque, et transmettre l’envie de s’inspirer de ces femmes. «Lire des textes dans lesquels des femmes se sont émancipées, dans lesquels des personnes ont créé des espaces où d’autres pouvaient le faire, c’est se dire: mon histoire compte, elle mérite d’être racontée, et moi aussi je peux le faire, moi aussi je peux être puissante.»

En cela, ces rencontres lui ont permis de comprendre que la force n’est pas nécessairement masculine, ni une forme de domination. «L’idée c’était de dire: on est puissante quand on agit.»

En outre, cette forme de puissance n’est pas non plus sans lien avec l’identité même de Marseille. «Une ville rebelle qui, depuis toujours, lutte contre le centralisme parisien, qui a toujours été dans ces luttes très indépendantes, radicales, parce qu’elle a toujours été mise de côté, à la marge, traitée de mauvais élève.»

Il n’y avait donc rien d’étonnant pour l’autrice à ce que les Marseillaises aient tendance à se montrer deux fois plus puissantes qu’ailleurs. «C’est une ville aussi qui, de par son histoire sociale, migratoire, a beaucoup souffert de différentes discriminations.»

Pendant longtemps, plusieurs luttes s’y sont ainsi manifestées simultanément. En cela, la question du féminisme intersectionnel, dont on parle de plus en plus, s’inscrit pleinement dans son histoire. «C’est une ville qui raconte bien la naissance et l’importance d’un féminisme dans lequel les luttes convergent.»

De même, les luttes LGBT y ont aussi occupé une place considérable, notamment à travers les mobilisations lesbiennes qui, dans les années 1970, se sont inscrites dans le mouvement féministe.

Ces groupes ont également joué un rôle central dans la lutte contre le sida, durant les années 1980-1990, ainsi que dans les combats menés contre la montée du fascisme et de l’extrême droite dans les années 1990. «Raconter cette histoire montre très bien comment Marseille, depuis des décennies, milite.»

Ainsi, bien qu’il existe encore des scissions au sein des groupes féministes, elle garde espoir. Les mentalités ont commencé à évoluer et continueront à le faire. «Lutter en féministe, aujourd’hui à Marseille, c’est forcément prendre en compte les questions de genre. Je crois que les genders studies ont quand même rebattu les cartes.»

«Aujourd’hui, il parait impossible d’être féministe et de ne pas considérer les questions queer et LGBT. Elles sont absolument parties prenantes des luttes féministes.»

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