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La xénophobie, une tradition américaine? (1ère partie)

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Vue de la statue de la Liberté et de l’île Ellis devant les gratte-ciels du Bas Manhattan. — PHOTO : Jakub Hałun - Wikimedia Commons
Vue de la statue de la Liberté et de l’île Ellis devant les gratte-ciels du Bas Manhattan.
PHOTO : Jakub Hałun - Wikimedia Commons

C’est l’un des sites les plus emblématiques des États-Unis: du haut de ses 93 mètres, la statue de la Liberté, de son vrai nom «la Liberté éclairant le monde», domine la rade de New York, symbole de la promesse du rêve américain et des valeurs libérales dans un monde trop souvent tourmenté par la tyrannie et l’oppression.

La xénophobie, une tradition américaine? (1ère partie)
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Depuis l’inauguration de ce majestueux monument en 1886, plus de 12 millions d’immigrés l’auraient aperçue en s’approchant d’Ellis Island, où se trouvait autrefois le centre d’accueil des nouveaux venus.

De nos jours, un vent de xénophobie souffle sur le pays de l’Oncle Sam. Si le président Donald Trump n’emploie pas ce mot-là, qui renvoie à la haine des étrangers ou à la méfiance à leur égard, son discours et ses politiques exhalent des relents de xénophobie, voire de racisme. 

On se rappellera notamment que l’actuel occupant de la Maison-Blanche a d’abord fait irruption sur la scène politique en affirmant à cri et à cor – et à tort, bien sûr – que Barack Obama, le premier président afro-américain, n’était pas un vrai Américain. Que ce dernier était un étranger qui avait usurpé le pouvoir en prenant la direction du pays.

Trump, quant à lui, prétendait représenter et incarner les «vrais Américains». Tant son premier mandat, de 2017 à 2021, que celui en cours ont été marqués par des mesures pour exclure du giron des États-Unis des populations jugées trop différentes et néfastes à l’ambition de «rendre à l’Amérique sa grandeur»: réfugiés, travailleurs sans papiers du Mexique et d’Amérique latine, ressortissants de plusieurs pays à majorité musulmane et, plus récemment, étudiants internationaux ayant contesté le génocide des Palestiniens de Gaza.

En évoquant ces faits, mon intention n’est pas de faire le tour de toutes les questions d’actualité. Il s’agit plutôt d’inaugurer une série de chroniques afin d’explorer les racines historiques de la vision xénophobe de Trump. Car, loin de constituer une aberration, son approche, aussi perturbante et perturbatrice qu’elle soit, s’inscrit dans une longue tradition américaine.  

Ces explications s’inspirent d’une intervention que j’ai donnée tout récemment lors d’une table ronde tenue à l’Université Sainte-Anne, «Démocratie en crise», organisée par notre vice-rectrice à l’enseignement et à la recherche, Martine Béland, et rassemblant à mes côtés mes collègues Gabrielle Bardall (science politique) et Crispin Enagogo (administration des affaires). Je consulte également un livre fort éclairant de l’historienne Erika Lee, America for Americans: A History of Xenophobia in the United States (2019).

Alors que le sentiment de haine ou de méfiance à l’endroit des étrangers a pour nom «xénophobie», sa mise en œuvre dans le domaine politique peut être qualifiée de «nativisme». Dans ce terme, il y a le mot «natif», certes. Il en ressort que le nativisme cherche à favoriser les éléments de la population nés dans un pays donné et partageant les caractéristiques de sa majorité. 

Selon les auteurs français Christophe Bertossi, Jan Willem Duyvendak et Aurélien Taché, c’est une vision nostalgique de la nation, dont les défenseurs s’arrogent le droit de déterminer «le moment où la “communauté nationale” se refermera et quels groupes pourront ou non l’intégrer».

Le nativisme américain prédate la création des États-Unis, devenus indépendants à l’issue de leur guerre contre le Royaume-Uni de 1775 à 1783. Déjà à l’époque coloniale, l’un des futurs pères de la nation américaine, en la personne de Benjamin Franklin (1706-1790), exprimait les craintes de plusieurs autres colons d’origine britannique à l’égard des Allemands qui s’installaient alors dans quelques-unes des Treize Colonies. Il s’alarmait surtout de leur nombre grandissant en Pennsylvanie.

Voice ce qu’il écrivait en 1751: «Pourquoi la Pennsylvanie, fondée par les Anglais, deviendrait-elle une colonie d’étrangers, qui seront bientôt si nombreux qu’ils nous germaniseront au lieu que nous les anglifions, et qui n’adopteront jamais notre langue ou nos coutumes, pas plus qu’ils ne peuvent acquérir notre teint?»

Dans cette dernière remarque, on voit que Franklin insiste sur une distinction raciale entre les Anglais et les Allemands, en plus des différences culturelles. Ces étrangers germanophones ne seraient pas de véritables Blancs, selon lui. C’est un thème qu’il creuse davantage dans les lignes qui suivent et qui trouvera des échos un siècle plus tard, au sujet des Irlandais et des immigrés d’Europe de l’Est. Et c’est pour cette même raison qu’il s’oppose également à l’importation forcée des Africains, réduits en esclavage: tout ce qui tend à réduire la proportion de Blancs anglo-saxons lui semble dangereux pour l’avenir du pays.

C’est au cours de la guerre d’indépendance que les colons d’origine allemande feront leurs preuves en tant que «vrais Américains». La méfiance à leur égard finira par se dissiper – du moins pour cette génération-là. 

Plus tard, au 19e siècle, quand les États-Unis deviendront une destination majeure des victimes de la famine en Irlande et des troubles politiques dans plusieurs pays d’Europe, c’est la différence religieuse, entre protestants et catholiques, qui servira à justifier la xénophobie dans un contexte d’immigration de masse. Ce mouvement nativiste des années 1840-1850, que nous explorerons dans la prochaine chronique, aura des effets jusqu’au 20e siècle. Comme nous le verrons, il y a plusieurs fils conducteurs entre cette époque-là et les revendications actuelles de Donald Trump en matière d’immigration.

Une dernière pensée: nous sommes en train d’assister à une reconfiguration de l’ordre mondial. La situation a de quoi nous inquiéter, tout particulièrement ici au Canada. Si l’histoire ne peut pas servir à prédire l’avenir, la connaissance de l’évolution de nos sociétés peut certainement nous aider à comprendre les remous que nous traversons et à mieux nous préparer aux changements auxquels nous sommes confrontés.

Type: Rubrique

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