Or, on le sait bien, cet appui est en train de s’effriter sous la présidence de Donald Trump, qui semble plutôt se ranger du côté russe. D’après lui, l’aide apportée à l’Ukraine devrait être compensée par un accès privilégié aux ressources minières de ce pays assiégé.
C’était le prétexte de la réunion désastreuse qu’il a tenue avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky à la fin du mois dernier, et qui a dégénéré en dispute en pleine Maison-Blanche.
Le sujet de ma chronique, ce n’est pas ni l’attitude mafieuse du président des États-Unis ni les soubresauts actuels des relations internationales, mais plutôt ces ressources tant convoitées. De quoi s’agit-il? Et est-ce que l’Ukraine détient des réserves uniques ou importantes de certaines matières premières?
Tout d’abord, il faut s’entendre sur le vocabulaire. Le président Trump parle surtout d’éléments dits «terres rares», en employant le terme «rare earth minerals». Or, du point de vue chimique, les terres rares sont un groupe de métaux ayant des propriétés similaires, à savoir le scandium, l’yttrium et une quinzaine d’éléments de la catégorie des lanthanides.
Certains d’entre eux ont trouvé des applications de masse, comme l’yttrium, utilisé pour fabriquer les tubes cathodiques dans les téléviseurs couleur.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky (droite) lors d’une réunion du Conseil de l’Europe, organisation vouée au renforcement de la démocratie et des droits humains, en décembre 2024.
Contrairement à ce que peut suggérer leur appellation, ces métaux ne sont pas forcément rares dans la croute terrestre. On peut noter toutefois que c’est en Chine que se trouve une grande partie de ces éléments, soit près de 40 % des réserves mondiales.
Mais ce ne sont pas vraiment les terres rares que Trump veut garantir pour les États-Unis. Vraisemblablement, il faudrait parler de «minéraux critiques», voire de «minéraux critiques et stratégiques», selon les termes courants.
Précisons que les minéraux critiques ne forment pas une catégorie fixe. Le gouvernement du Canada a dressé une liste de 34 minéraux et métaux qui représentent «nos» minéraux jugés critiques. Ceux-ci constituent «le fondement sur lequel repose la technologie moderne» et sont «utilisés dans une large gamme de produits essentiels».
On y trouve des métaux bien connus, comme le cuivre et le nickel, d’autres, moins connus, comme le césium, qui a d’intéressantes propriétés photoélectriques, et une terre rare, le scandium qui sert d’élément d’alliage pour renforcer l’aluminium, ce qui le rend essentiel à l’industrie aéronautique.
Mais on n’a pas besoin de regarder si haut dans le ciel. Dans votre téléphone intelligent, il y a du cobalt qui provient probablement de la République démocratique du Congo. En 2024, pas moins de 220 000 tonnes métriques de ce métal blanc argenté aux reflets gris sont sorties des mines du sud de ce pays.
Peu règlementée, l’extraction du cobalt entraine beaucoup de problèmes au niveau de l’environnement, de la santé publique et des droits humains, notamment en raison du travail d’enfants.
En plus d’être nécessaires à la fabrication d’appareils électroniques de toutes sortes, les minéraux et métaux critiques sont identifiés comme tels en raison de leur pertinence pour la transition énergétique ou pour des applications militaires. Par exemple, les batteries au phosphate de fer des voitures électriques, y compris de la compagnie Tesla d’Elon Musk, ont besoin de métaux comme le lithium, le nickel, le cobalt et l’aluminium.
L’un des critères pour déterminer si un élément doit être jugé critique, c’est si sa chaine d’approvisionnement est peut-être ou est menacée. C’est à cet égard aussi que les considérations géopolitiques entrent en ligne de compte.
Prenons l’exemple de l’uranium, qui alimente les réacteurs nucléaires. Une bonne partie de la communauté internationale – les États-Unis au premier chef – veut en limiter l’accès à l’Iran, qui cherche à améliorer sa capacité nucléaire à des fins nucléaires. Le programme nucléaire iranien est donc vu comme une menace.
Où se trouve l’uranium? Dans plusieurs pays, en fait, dont le Canada, qui le considère comme un métal critique. Certains de ces pays partagent les réticences des Nations Unies quant aux visées de l’Iran, d’autres non.
Par le passé, Téhéran a pu obtenir de l’uranium du Kazakhstan, le plus grand producteur mondial. Tout récemment, c’est le Niger qui proposait d’en vendre à l’ennemi juré des États-Unis et d’Israël. Dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, il y a deux mines qui étaient autrefois exploitées par la France jusqu’à leur expropriation après un coup d’État en juillet 2023. Le Niger se montre désormais moins enclin à collaborer avec les puissances occidentales et plus désireux d’exercer son autonomie.
Impossible de discuter de géopolitique mondiale sans tenir compte de la Chine, devenue la grande rivale des États-Unis. La prédominance de la Chine dans le secteur des minéraux critiques a été soulevée avec inquiétude par le nouveau secrétaire d’État américain, Marco Rubio.
Jusqu’ici, les exemples donnés concernent surtout des éléments dont nous connaissons déjà les applications, et donc pour lesquels un marché existe déjà. Mais il y en a d’autres, voire plusieurs, dont les propriétés font encore l’objet de recherches scientifiques ou dont l’utilité reste à découvrir. Ce seront les minéraux critiques de demain.
Ainsi, les menaces annexionnistes de Donald Trump à l’endroit du Groenland et, hélas, du Canada ont sans doute quelque chose à voir avec ces enjeux d’ordre stratégique, scientifique et certes commercial.
Qu’en est-il donc de l’Ukraine? «Si vous voulez des minéraux critiques, ce n’est pas en Ukraine qu’il faut les chercher», déclare Jack Lifton, président exécutif du Critical Minerals Institute, dans un entretien accordé au blogue de l’Institut des ingénieurs électriciens et électroniciens.
Il poursuit de plus belle: «C’est un fantasme. Tout cela n’a aucun sens. Il s’agit d’un autre programme. Je n’arrive pas à croire que quelqu’un à Washington pense réellement qu’il est logique d’obtenir des terres rares en Ukraine.»
Note importante: beaucoup des ressources minières du pays de Zelensky se trouvent dans les zones actuellement occupées par la Russie. Est-ce que ce serait là l’une des raisons pour lesquelles Trump tient tant à amadouer Vladimir Poutine, quitte à tourner le dos à l’Ukraine? Les analystes n’arrivent pas à voir clair dans son jeu, à vrai dire.
Ce qui ne pose aucun doute, c’est que cette question représente un enjeu d’avenir crucial. Et le Canada aura un grand rôle à jouer. Face aux menées du voisin du Sud, il faudra bien étudier et bien déployer les cartes que nous tenons dans la main.
