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Mois du patrimoine africain: Les Cenelles, première anthologie de poésie afro-américaine… en français!

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La première édition des Cenelles, parue en 1845, et celles des Éditions Tintamarre, de 2003.
La première édition des Cenelles, parue en 1845, et celles des Éditions Tintamarre, de 2003.

En 1845 paraissait à La Nouvelle-Orléans un livre extraordinaire. Intitulé Les Cenelles : choix de poésies indigènes, ce recueil rassemble 84 textes signés par 17 écrivains, tous appartenant à la communauté des «gens de couleur libres» – et tous francophones. En pleine époque esclavagiste, un groupe d’hommes noirs osaient affirmer par la plume, et sur la place publique, tant leur humanité que leur égalité intellectuelle.

Mois du patrimoine africain: Les Cenelles, première anthologie de poésie afro-américaine… en français!
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Si cette initiative littéraire constitue un jalon important de la culture créole louisianaise, le célèbre historien afro-américain Henry Louis Gates Jr. considère également ce volume comme «la première tentative de définition d’un corpus noir» au sein de la littérature américaine. 

À l’occasion du Mois du patrimoine africain, il me semble juste et digne de faire découvrir Les Cenelles, d’autant plus qu’il s’agit d’un bijou méconnu de la littérature francophone. 

Remarque préliminaire: cette chronique s’inspire d’un article que j’ai fait publier dans l’encyclopédie en ligne, 64 Parishes, consacrée à la culture louisianaise, que je recommande fortement au lectorat du Courrier.

L’instigateur des Cenelles s’appelait Armand Lanusse (1812-1868). Enseignant et plus tard militant pour les droits civiques, il participait déjà à des cercles littéraires, à l’époque où les écrivains de La Nouvelle-Orléans de langue française commençaient à publier des œuvres originales dans les journaux et, dans une moindre mesure, sous forme de livres. Même si Lanusse jouissait du respect de ses confrères blancs, le racisme n’en pesait pas moins sur les Créoles d’origine mixte comme lui.

Portrait de Victor Séjour (1817-1874), collaborateur aux Cenelles, dans ses années de gloire comme dramaturge en France.

PHOTO : The Historic New Orleans Collection / 64 Parishes

Dans son introduction, il insiste sur les bienfaits de l’éducation pour lutter contre les préjugés: «De toutes parts, un grand besoin d’instruction se fait sentir. On commence à comprendre que, dans quelque position que le sort nous a placés, une bonne éducation est une égide contre laquelle viennent s’émousser les traits lancés contre nous par le dédain ou par la calomnie.»

Ici, Lanusse évoque la discrimination à laquelle les Créoles de couleur étaient constamment confrontés. Si certains de ses collaborateurs sont des enseignants comme lui, plusieurs autres travaillent dans des métiers, comme la maçonnerie (Auguste Populus), la cordonnerie (Jean Boisé) ou la fabrication de cigares (Nicol Riquet). Victor Séjour, quant à lui, avait déjà émigré à Paris, où il s’est fait connaitre comme auteur dramatique. Deux des contributeurs les plus importants du recueil, Camille Thierry et Pierre Dalcour, partiront plus tard pour la France afin d’échapper au racisme.

Certes, il n’était guère possible, dans la Louisiane d’avant la guerre de Sécession, de dénoncer ouvertement le racisme et l’esclavage. Mais une lecture attentive des Cenelles révèle des stratégies pour aborder ces problèmes autrement.

Tout d’abord, il y a le titre de l’anthologie. Qu’est-ce qu’une cenelle? Le recueil est dédié «au beau sexe louisianais», c’est-à-dire aux femmes créoles qui sont ainsi comparées au fruit de l’aubépine (Crataegus opaca ou aestivalis), ou «mayhaws» en anglais. 

Ces petites baies sont appréciées dans tout le Sud pour la gelée que l’on peut en tirer. Autrefois, les jeunes de La Nouvelle-Orléans s’aventuraient dans les marais à la recherche de cenelles qu’ils rapportaient à leurs mères ou à leurs épouses. 

L’historien Jerah Johnson explique que le titre choisi par Lanusse «évoque subtilement et poétiquement l’image de petits délices locaux, rares et à la saveur unique, qui luttent pour leur survie dans un environnement si hostile que leur cueillette même devient un travail dangereux, mais qui vaut le risque en raison de la richesse de la récompense».

Les compositions du collectif des Cenelles témoignent d’une excellente maitrise de la versification française, à savoir les règles du rythme et de la rime dans la poésie formelle, compétences très estimées dans la culture intellectuelle du 19e siècle.

S’inscrivant dans le courant romantique, ces écrivains créoles mettent leurs sentiments au cœur de leur poésie. Nombre de leurs textes sont empreints de mélancolie, de perte et de sentiments d’aliénation, autant d’éléments qui soulignent l’authenticité subjective des poètes. À l’instar des œuvres de leurs idoles littéraires, comme Victor Hugo, Alphonse de Lamartine et le chansonnier Pierre-Jean de Béranger, ces sujets recoupent des questions sociales.

Les questions d’identité raciale apparaissent plus clairement en relation avec le genre, en particulier à travers les espoirs et les attentes des poètes à l’égard des femmes créoles. Plusieurs poèmes exhortent les lectrices et les destinataires à rester fidèles en amour et à éviter les tentations matérielles. Ce souci de moralité et de bienséance sexuelle reflète les inquiétudes suscitées par les relations entre des hommes blancs prédateurs et des femmes de couleur. 

Lanusse, l’écrivain le plus représenté dans Les Cenelles avec 16 poèmes, soulève la question de manière très pointue. Dans «Épigramme», Lanusse satirise la piété hypocrite d’une mère créole qui veut retarder sa conversion religieuse jusqu’à ce qu’elle puisse «placer» sa fille auprès d’un homme riche, vraisemblablement blanc.

Comme je l’avais fait observer dans 64 Parishes: «Les Cenelles met en scène diverses formes d’appartenance, plaçant la communauté au cœur de la vision de la poétique créole du recueil.» Les liens sociaux sont signalés dans de nombreux poèmes, notamment par le biais de dédicaces aux amis et amantes des poètes, certains nommés, d’autres anonymes.

Un exemple éloquent de l’attachement à la communauté se trouve dans «L’ouvrier louisianais» de B. Valcour. Ce dernier s’inspire d’une chanson de Béranger et emprunte à l’auteur français le vers: «Je suis du peuple ainsi que mes amours.» 

Face à l’attrait de l’exil en France, le poète créole affirme sa volonté de rester en Louisiane:

Fils méconnu d’Orléans la Nouvelle,
Malgré ses torts je la chéris toujours;
À mon pays je veux rester fidèle,
Rosette et lui voilà mes seuls amours.

Ici, les «défauts» attribués à la ville signifient à la fois le racisme et les préjugés de classe, contre lesquels l’amour véritable offre un rempart. Sur une note personnelle, «L’ouvrier louisianais» est peut-être mon poème préféré de tout le recueil.

Les Cenelles est reconnu comme une œuvre pionnière des littératures du monde noir. Sa publication allait ouvrir la voie à des écrits plus radicaux qui seront diffusés après l’abolition de l’esclavage. En 2003, ce livre a été réédité par les Éditions Tintamarre, maison d’édition louisianaise. Allez le découvrir!

Type: Rubrique

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