Dans les années 1990, saisissant l’opportunité proposée par la revue Feux Chalins de l’Université Sainte-Anne qui recherchait des textes à publier, elle s’est alors lancée dans l’écriture d’histoires rédigées en acadiens et qui prenaient place dans son lieu d’origine. C’est de cette première immersion dans le parler acadien qu’est née la création du livre, Thalie ou la beauté d’une femme… et autres histoires, un recueil de nouvelles regroupant certains de ses premiers textes, mais aussi des inédits.
L’auteure nous y raconte le quotidien des habitants d’En-bas-d’Toustchette, ce petit village proche du bord de mer et des rivières. Nous y croisons des pêcheurs et des agriculteurs, des enfants et des ainés, des femmes tourmentées, en mal d’amour, des hommes perdus… Toute une communauté qui vit en harmonie avec la nature et ses éléments qui font la particularité de ce coin de pays: les eaux, le port, le vent.
«Si tu veux localiser une place que tu connais vraiment bien, tu sais quand le soleil se couche, si tu as la brume sur tes bras, si tu as du brouillard, tu peux sentir la chaleur pendant l’été. Tu connais ça, tu peux intégrer ça. La nature devient un personnage dans l’histoire avec beaucoup d’influence sur les gens, comme si tu avais une autre personne. C’est là que tu peux débuter tout de suite, avec la nature que tu connais bien», explique-t-elle.
La poésie du monde se découvre, en effet, au fil des pages. Une vraie douceur nous accompagne tout le long de la lecture, ainsi qu’une touche d’ironie propre à l’écrivaine, qui ne manquera pas d’en faire sourire certains. «Il ne faut pas oublier le sens de l’humour, vraiment précieux.»
Rachelle Watts, auteure de Thalie ou la beauté d’une femme… et autres histoires.
En outre, derrière ces courts textes à l’esprit pittoresque, elle évoque, avec une sincère sensibilité, mais aussi beaucoup de subtilité, des sujets plus sérieux, d’ordre universel, dans lesquels nombreux d’entre nous peuvent s’y retrouver. Le deuil, la solitude, des sentiments de tristesse et d’impuissance… Une existence de villageois qui n’est pas toujours si idyllique, malgré toute la beauté du paysage. «Tu commences avec des petites choses comiques et tu t’en vas plus loin, tu t’en vas à la maladie, au suicide, au deuil. Il va y avoir tout ça dans ta communauté, aussi bien qu’il va y avoir ça dans toute communauté du monde.»
Mais, l’autre intérêt de la lecture de ce recueil, c’est que toutes les histoires sont présentées à la fois en parler acadien, retranscrit au plus proche de l’oralité chère à la région natale de Rachelle Watts, et dans le français conventionnel international. L’autrice a d’ailleurs collaboré avec Normand Godin, professeur de littérature et de traduction, pour la publication de ce livre.
«Quand j’avais écrit les histoires avant, j’avais développé le parler acadien, donc la première était écrite d’une façon, la deuxième d’une autre, j’ajoutais, je corrigeais… J’avais besoin d’écrire d’une même façon donc de tout réécrire les histoires. Ça a pris du temps. Puis, on a travaillé sur une version en français international pour ceux qui ne comprennent pas l’acadien. C’est lui [Normand Godin] qui les a écrites.»
«Après, je les ai relues parce qu’il y avait toute une histoire de nuances qui n’étaient pas correctes. Ainsi, on a fini par avoir les histoires en français acadien et en français international. À la fin de chaque histoire en acadien, il y a l’étude linguistique des mots.»
Chaque texte est, en effet, accompagné d’un lexique et d’explications sur l’origine des termes et expressions, et de leur mutation. Nous apprenons, par exemple, que «ti-fi’» est le diminutif de «petite-fille», que «drapeau» s’emploie pour parler du lange, la couche du bébé, que «oiseau» se dit «ozeau», ou encore que «tapis» désigne pour les Acadiens un papier peint, l’ancien sens de revêtement mural.
Une étude fort pertinente, venant nous rappeler combien la langue est mouvante, plurielle et en constante évolution. «Il y a une beauté, une richesse dans le parler acadien qui pourrait se répandre à l’international.»
De plus, l’édition comprend aussi un code QR permettant d’écouter les histoires enregistrées en ligne. Un ajout pertinent étant donné que «les traditions orales ont toujours été très fortes dans la culture acadienne», comme le souligne l’auteure.
C’est ainsi que, tout en s’immergeant dans cette ambiance bucolique et les aventures de tous ces personnages, on s’éveille à de nouvelles connaissances historiques, linguistiques et culturelles, qui élargissent notre ouverture d’esprit et notre façon de voir le monde.
«Les Acadiens ont une grande force pour avoir de l’inspiration. Si tu connais un lieu de bien proche, tu vas parler des femmes, des hommes, des enfants, et ça fait pas de différence. Si tu parles d’un tout petit village, tu arrives à une situation internationale. Les gens sont pareils de partout. Il y a des différentes coutumes, différentes façons de faire les choses, mais si tu pleures, tu pleures de la même façon. Si tu ris, tu ris de la même façon.»
