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Services de garde en français: le parcours du combattant des familles acadiennes et immigrantes

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  PHOTO: Jean-François FORT / Hans Lucas via AFP
PHOTO: Jean-François FORT / Hans Lucas via AFP

Entre listes d’attente interminables, pénurie aigüe de personnel bilingue et distances décourageantes, trouver une place en garderie francophone en Nouvelle-Écosse relève de la mission impossible. Une récente étude de Statistique Canada vient confirmer par les chiffres le cri d'alarme que les parents et les organismes communautaires lancent depuis des années.

Services de garde en français: le parcours du combattant des familles acadiennes et immigrantes
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Type de contenu: Actualité

Rachid Abbar
Le Courrier de la Nouvelle-Écosse – IJL

Sur le terrain, ce déficit structurel ne freine pas seulement l’économie: il menace directement la transmission de la langue en milieu minoritaire.

Dans plusieurs communautés acadiennes de la province, l’histoire se répète en boucle. Les exemples abondent: une mère se voit contrainte de refuser une offre d’emploi, faute de garde, tandis qu’un père multiplie les inscriptions sur les listes d’attente de trois centres différents, sans obtenir la moindre réponse pendant des mois. 

Face à cette impasse, de nombreuses familles se résignent, la mort dans l’âme, à inscrire leurs enfants dans une garderie anglophone. 

Ces situations ne sont plus des cas isolés, mais bien les symptômes d’une crise structurelle que Statistique Canada vient désormais chiffrer: dès qu’il s’agit d’un service de garde en français en milieu minoritaire, la disponibilité s’effondre, entrainant des conséquences majeures sur les plans professionnel, financier et identitaire.

Face au mur de l’emploi

Pour les familles nouvellement arrivées, ce manque de structures s’ajoute à une longue liste de défis d’établissement: recherche de logement, inscription aux écoles et navigation dans un système de santé souvent complexe. 

L’emploi est la clé de voute d’une intégration réussie, mais sans filet de sécurité pour la garde des enfants, le processus déraille rapidement.

L’obstacle majeur, en plus du manque de places, c’est l’impact direct sur l’emploi.

— Hajar Hajhouji

Hajar Hajhouji, gestionnaire d’Immigration Francophone Nouvelle-Écosse (IFNÉ), observe quotidiennement ce frein à l’intégration professionnelle. «L’obstacle majeur, en plus du manque de places, c’est l’impact direct sur l’emploi», explique-t-elle. 

«Il y a des couples obligés de faire un choix difficile: l’un des conjoints doit céder une opportunité professionnelle ou faire une pause dans sa carrière, juste pour rester à la maison et garder les enfants.»

Ce sacrifice forcé ralentit l’autonomie financière des nouveaux arrivants et prive l’économie provinciale de talents indispensables, alors même que la province affiche des besoins criants de main-d’œuvre. 

De plus, la situation linguistique de ces foyers est souvent plurilingue, ce qui ajoute une couche de complexité à la dynamique familiale. 

Bien que les professionnels de la parole se veulent rassurants — «quand on parle avec des orthophonistes, l’enfant est tout à fait capable de faire la différence entre les langues dans son cerveau», nuance la gestionnaire de l’IFNÉ —, l’absence de repères francophones dès le plus jeune âge crée un stress pour la cellule familiale, qui doit porter seule la responsabilité de la francisation.

Le paradoxe des frontières: le contraste acadien

Cette crise de la petite enfance met également en lumière une profonde asymétrie régionale au sein des provinces de l’Atlantique. L’expérience de la parentalité francophone varie drastiquement, selon le côté de la frontière provinciale où l’on se trouve. 

Au Nouveau-Brunswick, la force démographique et institutionnelle de la communauté acadienne offre un tout autre paysage. Dans certaines municipalités, le réseau de la petite enfance est presque exclusivement francophone, permettant une continuité naturelle de la langue de la maison vers la garderie, puis vers l’école.

En Nouvelle-Écosse, le décor est tout autre. Les institutions francophones y opèrent dans un environnement ultraminoritaire, où chaque structure doit être défendue de haute lutte. 

Pour une famille immigrante ou acadienne, s’établir en Nouvelle-Écosse signifie trop souvent devoir composer avec des déserts de services de garde en français. Ce manque de proximité géographique décourage les parents les plus volontaires, qui capitulent devant des temps de trajet déraisonnables pour atteindre le seul centre francophone de leur région.

Renoncement linguistique permanent

Le recours au réseau anglophone s’impose alors comme l’unique planche de salut. Un choix par défaut qui comporte un risque invisible, mais bien réel: celui du transfert linguistique définitif. 

Les données de Statistique Canada sont à cet égard sans équivoque: seuls 41 % des centres de garde francophones hors Québec disposent d’au moins une place vacante, forçant la majorité des parents à se tourner vers la majorité anglophone.

L’impact sur l’avenir est mesurable. Un enfant qui commence son parcours préscolaire en français a 93 % de chances de poursuivre sa scolarité au sein du Conseil scolaire acadien provincial (CSAP). À l’inverse, pour les enfants issus de familles francophones inscrits dans des garderies anglophones, ce taux de rétention chute dramatiquement à 30 %.

Sur le terrain, Hajar Hajhouji confirme le mécanisme psychologique et social de cette rupture: «La grande crainte, si le gouvernement ne trouve pas de solutions, c’est une forme de frustration chez les parents. Certains se découragent et se disent, « Puisque je n’ai pas trouvé de place en garderie francophone et que mon enfant a pris ses habitudes et s’est fait des amis dans le système anglophone, autant ne pas changer ses repères. »» 

Le risque est alors majeur de voir ces familles continuer définitivement dans le système anglophone pour le primaire et le secondaire, privant le CSAP de ses effectifs futurs et fragilisant la vitalité de la langue, là où elle est déjà minoritaire.

Un sous-financement historique

Pourquoi le réseau francophone accuse-t-il un tel retard? La réponse se trouve en partie dans les structures de financement historiques. Les organismes de gestion, à l’instar du Centre d’appui à la petite enfance de la Nouvelle-Écosse (CAPENÉ), mènent un combat de longue date pour obtenir l’équité des subventions. 

L’exclusion passée des réseaux francophones de certains grands programmes de financement globaux, comme le Programme d’action communautaire pour les enfants (PACE), a creusé un fossé structurel difficile à combler face aux grands réseaux anglophones établis.

À ce sous-financement chronique s’ajoute le principal point de blocage actuel: la pénurie de main-d’œuvre. Les centres francophones ne manquent pas de projets d’expansion, ils manquent cruellement de bras. 

Le recrutement et la rétention d’éducateurs qualifiés capables de travailler en français constituent un casse-tête quotidien. À l’échelle nationale hors Québec, à peine 6 % du personnel de la petite enfance utilise régulièrement le français au quotidien. 

En Nouvelle-Écosse, ce bassin est si précaire que, même lorsque des enveloppes budgétaires ou des locaux sont disponibles, des classes restent fermées, faute d’éducateurs pour les animer. 

Pour tenter de cartographier et de résoudre cette crise, le CSAP s’apprête d’ailleurs à lancer une nouvelle étude actualisée afin d’analyser l’état réel de l’emploi francophone en région.

Revaloriser et structurer pour l’avenir

Face à cette urgence, des solutions concrètes peuvent être déployées rapidement. Hajar Hajhouji préconise d’abord «le renforcement des partenariats existants, notamment en soutenant les centres de la petite enfance adossés aux infrastructures du CSAP pour augmenter rapidement leur capacité d’accueil». 

À plus long terme, la gestionnaire estime qu’il faut valoriser et structurer davantage l’offre des garderies en milieu familial, qui représentent une alternative flexible et de proximité pour absorber la pression qui pèse sur les centres règlementés.

Et qu’une place en garderie francophone ne devrait jamais être une faveur accordée, ni un coup de chance, mais un droit clair et accessible. Tant que l’offre préscolaire restera en décalage avec les besoins des familles, c’est l’avenir même de la communauté acadienne — sa langue, sa culture, sa vitalité — qui continuera d’en payer le prix.

Hajar Hajhouji: «Le manque de places menace la vitalité de la communauté francophone»

Arrivée des familles, barrières linguistiques et freins à l’emploi: Hajar Hajhouji, gestionnaire d’Immigration Francophone Nouvelle-Écosse (IFNÉ), livre un diagnostic sans concession sur la réalité vécue par les nouveaux arrivants, face à la pénurie de places en garderie.

Le Courrier: Quel est le premier impact concret du manque de places en garderie pour les familles immigrantes qui s’installent en Nouvelle-Écosse?

Hajar Hajhouji: Dès leur arrivée, ces familles font face à de multiples démarches: trouver un logement, comprendre le système de santé, inscrire les ainés à l’école. L’emploi est, bien sûr, une priorité absolue pour s’établir durablement, mais le manque de places en garderie devient immédiatement un frein à cette intégration professionnelle. 

On voit des couples obligés de faire un choix difficile: l’un des conjoints doit renoncer à une opportunité d’emploi ou mettre sa carrière entre parenthèses pour rester à la maison et garder les enfants. C’est un coup dur pour l’autonomie financière de la famille.

Le Courrier: De nombreuses familles doivent se résigner à choisir une garderie anglophone. Est-ce que cela nuit à l’apprentissage du français chez les enfants issus de l’immigration?

Les orthophonistes se veulent rassurants: les jeunes enfants ont une plasticité cérébrale formidable et le plurilinguisme précoce n’est pas un problème en soi. Si l’enfant bascule par la suite vers une école du CSAP, le retard peut très bien se rattraper. 

Le véritable défi est plutôt pour la cellule familiale, qui navigue déjà entre plusieurs langues à la maison. Cela demande un effort d’encadrement supplémentaire de la part des parents pour maintenir un équilibre entre les langues et accompagner l’enfant face au défi du plurilinguisme au sein même de la famille.

Le Courrier: Quelle est votre plus grande crainte si aucune solution durable n’est apportée par le gouvernement?

Ma crainte est que la situation n’empire et que les parents choisissent la facilité par pure frustration. Lorsqu’un enfant a passé ses premières années et pris ses habitudes dans une garderie anglophone, certains parents préfèrent ne pas bousculer ses repères et choisissent de poursuivre dans le système scolaire anglophone, pour le primaire et le secondaire. 

À long terme, c’est toute la vitalité de notre minorité francophone, nos effectifs scolaires et notre bassin de main-d’œuvre futur qui risquent de s’affaiblir.

Le Courrier: Quelles solutions rapides et concrètes préconisez-vous sur le terrain?

Il faut d’abord renforcer et soutenir les partenariats existants, notamment avec les centres de la petite enfance adossés au CSAP, pour augmenter rapidement leur capacité d’accueil en utilisant les infrastructures existantes. 

À plus long terme, il faut donner plus d’opportunités, de reconnaissance et d’appui financier aux garderies en milieu familial. C’est une excellente alternative de proximité pour soulager la pression énorme qui pèse actuellement sur les garderies francophones règlementées.

Type: Actualités

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