Type de contenu: Actualité
Rachid Abbar
Le Courrier de la Nouvelle-Écosse – IJL Atl
À Halifax, certains immigrants francophones peuvent passer deux ou trois ans sans savoir qu’il existe huit écoles francophones dans la ville.
On a vu des réfugiés francophones, accueillis par des organismes anglophones, qui ignoraient totalement l’existence de notre réseau scolaire.
«On a vu des réfugiés francophones, accueillis par des organismes anglophones, qui ignoraient totalement l’existence de notre réseau scolaire», déplore Jules Chiasson, président de la Fédération acadienne de la Nouvelle-Écosse (FANE).
Un paradoxe dans une ville qui compte pourtant 20 000 francophones et une vie culturelle de plus en plus active.
La FANE tente aujourd’hui d’y remédier avec un projet ambitieux. Il s’agit de créer un centre de services à la francophonie qui va regrouper une douzaine d’organismes dispersés dans Halifax, créer une synergie, renforcer la visibilité et faciliter la coopération.
«Ce centre permettra non seulement de mieux servir la communauté locale, mais aussi de promouvoir les régions acadiennes à l’échelle provinciale», explique Chiasson.
Jules Chiasson, directeur général de la Fédération acadienne de la Nouvelle-Écosse, lors de sa présentation, au Canton culturel de Chéticamp, devant la Commission de délimitation des circonscriptions électorales, en juillet dernier.
Une francophonie en mouvement
Depuis sa création il y a 57 ans, la FANE a contribué à des avancées majeures: la mise en place du Conseil scolaire acadien provincial (CSAP) en 1996, la création de 23 écoles acadiennes, le développement de campus francophones dans les régions et la renaissance de communautés, comme Torbé.
«Ces régions étaient presque assimilées. Aujourd’hui, elles ont des écoles pleines à capacité. C’est une fierté linguistique palpable», se réjouit Jules Chiasson.
En 2024, la Nouvelle-Écosse a accueilli le Congrès mondial acadien (CMA), attirant plus de 40 000 visiteurs et générant 16 millions de retombées économiques.
La province a également été admise à l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), marquant son engagement sur la scène internationale.
La Loi sur les services en français, en vigueur depuis 20 ans, a été modernisée l’an dernier. Et selon le dernier recensement, 100 000 personnes bilingues parlent le français en Nouvelle-Écosse, avec un intérêt croissant pour les programmes d’immersion.
Éducation, justice, démographie: les défis s’additionnent
Malgré ces progrès, les inégalités persistent. Le rapport, L’essor de la francophonie en Nouvelle-Écosse, du CSAP révèle que les écoles acadiennes sont moins bien dotées que leurs homologues anglophones.
Certains élèves doivent parcourir plus d’une heure chaque matin pour rejoindre leur établissement, et plusieurs écoles manquent de gymnases ou de laboratoires. Résultats: seuls 27,5 % des ayants droit sont inscrits dans les écoles francophones.
À lire aussi: Le CSAP dénonce les obstacles à l’éducation en français
Sur le plan judiciaire, la FANE a remporté une victoire historique en novembre 2024: la Cour suprême de la Nouvelle-Écosse a reconnu le droit à une circonscription électorale acadienne à Chéticamp, supprimée en 2012. Une commission spéciale travaille actuellement à sa redéfinition.
Mais un autre défi, plus silencieux, inquiète: la démographie. «En 1971, les francophones représentaient 5 % de la population. Aujourd’hui, on est à 3 %. Pas parce que nous sommes moins nombreux, mais parce que la population globale a augmenté plus vite que nous», explique Jules Chiasson.
Pour inverser cette tendance, la FANE mise sur l’immigration francophone, mais se heurte à des problèmes de rétention, dont le cout de la vie, le logement, l’emploi et l’isolement culturel.
Une exclusion qui perdure
C’est à l’échelle fédérale que se joue l’un des combats les plus anciens. Depuis 1993, les organismes francophones — notamment le CAPENÉ, Centre d’appui à la petite enfance — sont exclus du programme PACE, géré par l’Agence de santé publique du Canada.
«On nous a toujours répondu que les fonds étaient déjà distribués ou que le programme n’ouvrait pas à de nouveaux organismes», déplore Jules Chiasson.
Le programme représente 54 millions de dollars annuels. Un organisme anglophone en Nouvelle-Écosse reçoit 450 000 dollars par an, tandis que les organismes acadiens n’ont jamais rien reçu.
En 2012, le CAPENÉ a déposé une plainte auprès du Commissaire aux langues officielles, qui lui a donné raison.
En 2019, l’Agence a lancé le programme Petite Enfance en Santé (PES), destiné aux communautés en situation minoritaire. Mais ce programme ne finance que des projets ponctuels, sans soutenir l’infrastructure des centres de la famille, comme le fait PACE.
Face à cette exclusion systémique, la FANE a lancé une campagne de lettres et entamé des discussions avec le bureau de la ministre. Si aucune solution n’émerge dans les prochains mois, l’organisation se dit prête à aller en contestation judiciaire.
«Ce serait, selon moi, la première fois qu’une organisation poursuivrait le fédéral pour une injustice envers la communauté francophone», affirme Chiasson.
Le Courrier de la Nouvelle-Écosse s’est entretenu avec Jules Chaisson au sujet de l’exclusion historique des organismes francophones de la province du PACE. Malgré 30 ans de refus systématiques et une injustice reconnue par le Commissaire aux langues officielles, ces organismes, dont le CAPENÉ, n’ont jamais eu accès aux fonds cruciaux pour leur infrastructure.
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Le Courrier de la Nouvelle-Écosse: La FANE a dénoncé l’exclusion des organismes francophones du PACE depuis 30 ans. Quelle est la nature de cette injustice et comment a-t-elle été justifiée par le gouvernement fédéral?
Jules Chaisson : L’injustice est profonde. Depuis 30 ans, les organismes francophones de la Nouvelle-Écosse, dont le CAPENÉ, n’ont jamais eu accès à ce programme fédéral. Le programme PACE, géré par l’Agence de santé publique du Canada, a été mis en place en 1993, et depuis lors, les demandes d’accès du CAPENÉ ont été systématiquement refusées. La justification a toujours été la même: soit tous les fonds avaient été distribués, soit le programme n’ouvrait pas ses portes à de nouveaux organismes.
Au-delà du refus d’accès, quel est l’impact financier concret de cette exclusion pour la communauté acadienne et le parallèle avec les organismes de la majorité linguistique?
C’est une iniquité flagrante. Le programme PACE représente 54 millions de dollars par année en financement. Un organisme anglophone en Nouvelle-Écosse reçoit 450 000 dollars par année de ce programme, alors que les organismes acadiens et francophones ont reçu zéro depuis 30 ans. Cette situation est inacceptable. En 2012, le CAPENÉ a d’ailleurs déposé une plainte formelle, et le Commissaire aux langues officielles leur a donné raison.
En 2019, le gouvernement a créé le programme PES pour les communautés de langues officielles en situation minoritaire. Pourquoi ce programme n’est-il pas une solution viable à l’exclusion de PACE?
Le programme PES a été proposé en 2019 pour répondre aux besoins des communautés de langue officielle en situation minoritaire, ce qui inclut les Acadiens. Cependant, ce programme n’accorde que des subventions pour des projets ponctuels. Il ne soutient pas l’infrastructure de nos centres de la famille, ce qui est le rôle principal et crucial du programme PACE. Le PES ne comble pas le manque créé par l’exclusion de PACE.
La FANE est prête à entamer une contestation judiciaire. Quel est votre message à Ottawa, et quel est le message de fond que vous souhaitez transmettre aux gouvernements fédéral et provincial?
Pour ce dossier des 30 ans d’injustice de PACE, si cela ne se règle pas dans les prochains mois, nous allons en cour, en contestation judiciaire. Ce serait, selon moi, la première fois qu’une organisation poursuivrait le fédéral pour une injustice envers la communauté francophone.
Mon message général, tant au gouvernement fédéral qu’au gouvernement provincial, est le suivant: «Si vous pouvez assurer et appuyer la communauté acadienne et francophone pour qu’elle puisse bien se développer et s’épanouir, ça va être une richesse à l’ensemble de la province et à l’ensemble du pays».
C’est valable pour l’ensemble des communautés francophones en situation minoritaire au pays. Si ces communautés peuvent bien s’épanouir et vivre de façon équitable avec la majorité anglophone, cela devient une richesse pour le pays.
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