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En Acadie, comme ailleurs au Canada, la notion d’«inclusion» s’impose dans les discours publics, portée par les transformations sociales et démographiques. Mais cette omniprésence suscite des critiques: qualifié de mot à la mode, le terme est parfois mobilisé à des fins plus symboliques que concrètes.
D’un côté, l’inclusion désigne une démarche volontaire visant la pleine participation de tout le monde. De l’autre, l’inclusivité renvoie au résultat tangible: un espace ou une culture où cette participation devient réelle.
En miroir des dynamiques contemporaines qui traversent l’Acadie, le Congrès mondial acadien est appelé à composer avec ces objectifs d’inclusivité. Dans ce contexte, une question se pose: le CMA peut-il contribuer à l’avènement d’une Acadie inclusive?
Dans notre chronique du 6 juin, nous avons exploré les dimensions territoriales de l’Acadie plurielle, en considérant le CMA comme un lieu de rencontre entre ancrage local et rassemblement diasporique. Nous poursuivons ici l’analyse des données issues du questionnaire de notre projet «Vers l’Acadie de l’avenir ? Enjeux et espoirs autour du Congrès mondial acadien», auquel 263 personnes participantes au CMA 2024 ont répondu.
Cette fois, notre attention se porte sur la diversité démographique. Les deux tiers des personnes répondantes s’identifient comme femmes (67 %), un quart comme hommes (27 %) et 2 % comme non binaires. L’âge médian est de 58 ans, avec une majorité de 55 ans et plus (62 %).
Table ronde sur la jeunesse dans le cadre des Grandes Consultations de l’Acadie.
Sur le plan linguistique, 72 % se sentent plus à l’aise en français ou en acadien, 28 % en anglais et 18 % également dans les deux langues.
L’une de nos questions cherchait à savoir si, selon la perception des gens, les activités du CMA ont reflété une vision traditionnelle de l’Acadie, une vision inclusive ou bien – puisque l’une n’exclut pas forcément l’autre – les deux à la fois.
Or, une large majorité (84 %) estime que le Congrès représentait une Acadie inclusive, tandis que 14 % y ont vu une Acadie plutôt traditionnelle. Près des trois quarts (73 %) considèrent que le congrès a réussi à conjuguer les deux. C’est très parlant, déjà! Mais que recouvrent ces chiffres?
Les réponses ouvertes révèlent des interprétations variées de ce que signifie une Acadie inclusive. Pour qui? Et selon quels critères? Les commentaires évoquent notamment la diversité du public (langue, âge, origine, genre, etc.), la variété des artistes, voire la réconciliation avec les peuples autochtones, ainsi que des enjeux d’accessibilité physique. Nous approfondissons ici quelques-unes de ces dimensions.
La réconciliation avec les peuples autochtones, question centrale au Canada, prend un sens particulier en Acadie en raison des liens historiques entre les peuples acadien et mi’kmaq.
Plusieurs personnes participantes ont salué la présence d’artistes autochtones dans les spectacles du CMA. «C’était touchant, car le peuple acadien et le peuple autochtone ont vécu des injustices», affirme une personne, y voyant la reconnaissance d’une résilience partagée.
D’autres regrettent toutefois des gestes trop ponctuels, se réduisant à un simple «we were friends» (nous étions amis). Une proposition invite à aller plus loin en suggérant une discussion menée par des autochtones sur l’aide apportée aux Acadiens pendant la Déportation ou d’autres sujets pertinents.
La diversité générationnelle ressort aussi comme une dimension forte de l’inclusivité. Nombre de témoignages saluent la programmation intergénérationnelle. «Les artistes choisis ont reflété les intérêts des personnes plus jeunes et plus âgées», peut-on lire.
Plusieurs soulignent l’équilibre entre tradition et modernité, notamment illustré par le spectacle de L’Ultime Tyme. Pour des personnes répondantes, cette pluralité d’approches donne à voir une Acadie en mouvement, capable de rassembler les générations.
Cependant, des commentaires soulignent des défis d’accessibilité pour les personnes ayant des limitations physiques. «Ma plus grande déception était le refus d’apporter des chaises au spectacle du 15 aout», mentionne une personne. «Plusieurs ainés ont choisi de ne pas participer à ce concert », précise une autre.
Le CMA doit-il privilégier le français ou est-ce mieux d’avoir toujours une approche bilingue? Certaines activités peuvent-elles se dérouler uniquement en anglais? Les réponses écrites révèlent des perspectives variées et parfois divergentes sur l’usage des langues dans la communication et les activités.
Certaines personnes ont eu l’impression que la priorité accordée au français aurait opéré une exclusion à l’endroit des anglophones, du moins dans quelques volets de la programmation.
Pour d’autres, le recours à l’anglais a pu faire croire que les animateurs «n’ont même pas pensé s’il y avait des Québécois ou des gens qui étaient unilingues francophones. C’était comme OK, on passe à l’anglais, fini!»
Pas facile de plaire à tout le monde, certes!
Avec la langue, la foi catholique constituait autrefois l’un des piliers de l’identité acadienne. Si l’appartenance religieuse a perdu en importance de nos jours, elle n’en conserve pas moins sa pertinence pour beaucoup de gens, pour la dimension spirituelle comme pour des raisons de mémoire culturelle.
Ainsi, plusieurs ont exprimé leur déception en constatant que la référence catholique s’est trouvée évacuée de la programmation du CMA 2024. «Traditionnellement, notre foi était très forte et c’est toujours comme ça dans la Louisiane», explique une personne répondante, en ajoutant: «On est fiers de notre foi et on reconnait l’étoile dessus notre drapeau qui représente l’étoile de la mer, Marie.»
Plusieurs autres abondent dans le même sens. S’il y a eu des messes pendant le congrès, la reconnaissance du rôle de l’église et de la foi n’a fait partie des priorités du CMA, ce qui a pu être perçu comme une forme d’exclusion.
En bref, les résultats de notre enquête révèlent que les représentations de l’inclusivité sont loin d’être univoques: elles traduisent une pluralité de regards et d’attentes exprimées par les personnes participantes au CMA 2024. Diversité artistique, réconciliation avec les peuples autochtones, équilibre entre générations, mais aussi défis liés à la langue et à la mémoire collective sont autant de dimensions évoquées.
Ces attentes mettent en lumière les enjeux actuels de pleine participation pour tout le monde et témoignent de la multiplication des voix qui façonnent l’Acadie d’aujourd’hui.
Ces constats invitent à penser le CMA non comme un évènement figé, mais comme un espace en transformation, traversé par les dynamiques sociales de l’Acadie contemporaine.
De la même façon, l’inclusivité ne se présente pas comme un état atteint, mais comme un processus intentionnel en cours. Il ne suffit pas de promouvoir une Acadie inclusive dans les discours: encore faut-il interroger toutes les implications.
Nous poursuivrons cette réflexion dans une prochaine chronique, en explorant les tensions de représentations entre Acadie inclusive et Acadie généalogique, à l’intersection de questions liées au genre, à l’origine ethnoraciale et à la migration.
