Type de contenu: Éditorial
C’est en visitant d’autres réalités que l’on mesure souvent à quel point la nôtre est unique.
Il y a quelques semaines, j’étais à Caraquet. Un vendredi matin de mai, dans un café populaire, L’Acadie Nouvelle trônait au comptoir. Je m’assois avec un café et un croissant, le journal en main. Je lève les yeux: plusieurs personnes, autour de moi, lisent aussi L’Acadie Nouvelle. Version papier. Une scène presque irréelle, un souvenir d’enfance revenu d’un coup — les cafés et PMU de France, où tout le monde lisait le même journal.
Une dame s’installe. Elle lit L’Acadie Nouvelle sur sa tablette, une chronique de Marc Poirier. Elle en parle à son voisin. Une conversation démarre. Elle mentionne le nouveau livre de l’auteur, disponible à la Librairie Pélagie, juste à côté. Le voisin rebondit sur un article du même journal qu’il n’a pas aimé. Une discussion politique s’ensuit, animée, mais respectueuse. Le journal comme déclencheur de parole, comme lien communautaire.
Une scène à laquelle j’ai eu la chance d’assister — et que j’ai tout de suite partagée à Marc Poirier par texto, photo à l’appui. Je relis ce message un mois plus tard: «Une scène que tu ne verras jamais en Nouvelle-Écosse. Une même Acadie, mais deux galaxies bien éloignées.»
Pourquoi je vous raconte cela? Parce qu’à mon arrivée au Courrier, en 2022, nombreux sont ceux — membres de la communauté, fonctionnaires, personnalités — qui ont comparé notre journal à L’Acadie Nouvelle. Certains disaient: «Si L’Acadie Nouvelle réussit si bien au Nouveau-Brunswick, Le Courrier devrait pouvoir faire pareil en Nouvelle-Écosse.» D’autres allaient plus loin: Le Courrier ne devrait plus exister, et l’on devrait simplement demander à L’Acadie Nouvelle de couvrir la Nouvelle-Écosse.
Depuis, l’eau a coulé sous les ponts. Mais cette comparaison m’est restée en tête. Et ce que j’ai appris ici, en Nouvelle-Écosse, c’est qu’il y a minorité… et minorité.
Regardons les chiffres. En 2021, selon Statistique Canada, le Nouveau-Brunswick comptait 320 300 personnes capables de soutenir une conversation en français — près de 42 % de la population. En Nouvelle-Écosse? 99 540 personnes, environ 10 %.
Et surtout: la seule Péninsule acadienne, à elle seule, regroupe près de 50 000 francophones — presque le double des 26 775 personnes dont le français est la première langue officielle parlée en Nouvelle-Écosse, soit moins de 3 % de la population, réparties sur tout le territoire.
Mais au-delà des chiffres, il y a la densité culturelle, la visibilité, la confiance linguistique. À Caraquet, la culture et la langue sont partout. Vivantes, assumées, affirmées. En Nouvelle-Écosse, ce n’est pas toujours aussi évident.
Comme me disait un collègue, dans la Péninsule, certains passent leur vie sans dire un mot d’anglais. Ici, c’est l’inverse. J’ai rencontré des francophones d’ici qui ont choisi de partir à Moncton ou dans la Péninsule pour «vivre leur francophonie». Et je les comprends mieux, maintenant.
On regroupe souvent toutes les communautés linguistiques en situation minoritaire — les fameuses CLOSM — sous la même étiquette. Mais nos réalités sont profondément différentes. Cela affecte l’engagement, la militance, la solidarité. Le sentiment d’appartenance aussi.
Conclusion: nous sommes très différents. Et le poids démographique, aussi froid soit-il, joue un rôle déterminant. Moins on est nombreux, plus on est vulnérables. À l’assimilation. À l’insécurité linguistique.
C’est pourquoi l’immigration francophone est un levier si vital. Et pourquoi il est essentiel d’élargir notre définition de l’identité acadienne pour qu’elle soit plus inclusive, plus ouverte, plus rassembleuse.
Cela dit, il ne s’agit pas de se comparer pour se juger, mais pour s’inspirer. Voir un modèle qui fonctionne ailleurs, c’est aussi un rappel que c’est possible ici. Qu’il faut y croire. Et persévérer.
Le Courrier n’a pas encore trouvé la formule magique qui mobilise autant que L’Acadie Nouvelle. Mais il y travaille. Avec constance. Avec foi. Avec ténacité. Contre vents et marées.
Nicolas Jean
Directeur général
