le Mercredi 3 juin 2026
le Mardi 4 mars 2025 12:00 Éditorial

L’Acadie peut-elle faire l’économie de l’inclusion?

Pourquoi faire confiance à Le Courrier
  PHOTO : Nicolas Jean
PHOTO : Nicolas Jean

Autre façon de poser la question: l’affirmation de soi passe-t-elle nécessairement par le rejet de l’autre et de la différence?

L’Acadie peut-elle faire l’économie de l’inclusion?
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Ce mardi 4 mars, les États-Unis ont fait le choix de poursuivre une guerre tarifaire mondiale tout en mettant fin à leur soutien à l’Ukraine alors que l’Europe vient de lancer un plan à 800 milliards pour réarmer le Vieux Continent. 

Quel rapport avec l’Acadie me direz-vous? J’y viens. Si l’on porte notre regard à l’échelle mondiale, le monde semble avoir amorcé un virage vers les extrêmes et le rejet de la différence. L’histoire nous a démontré, à plusieurs reprises, que personne ne sort gagnant d’un tel mouvement. La plupart des Américains ne bénéficieront pas de ces tarifs, les Canadiens ont beaucoup plus à perdre que les 25 % qu’on leur impose. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. 

Bien évidemment ces tendances à grande échelle ne sont pas déconnectées de nos réalités quotidiennes, plus locales. Elles nous affectent de plein fouet, qu’on le veuille ou non. Pour certains, c’est la stupeur, la peur, l’anxiété. Pour d’autres, c’est une forme d’éveil, c’est une confirmation de ce qu’ils ont toujours pensé sans pouvoir le dire, c’est la libération de la parole. 

Petite ou grande communauté, c’est l’heure du choix. On le voit partout, en premier lieu sur les réseaux sociaux, sur Facebook notamment. Fierté canadienne ou ralliement à Trump, préservation des politiques de diversité et d’inclusion ou rejet de ces dernières, Carney ou Poilièvre, Gaza ou Palestine, une Acadie «pure» ou une Acadie de la mixité, etc. Il faudrait être naïf pour penser que cela n’affecte pas nos communautés acadienne et francophone.

Au Courrier, nous avons la chance de pouvoir compter sur une équipe très diversifiée: personnes issues de l’immigration, personnes issues d’autres provinces ou territoires, personnes jeunes et moins jeunes, Acadiennes et Acadiens, anglophones alliés… Cette diversité a largement profité au projet du Courrier ces deux dernières années, sur tous les plans: éditorial, financier, engagement. L’apogée fut sans doute pour notre équipe le CMA 2024, un espace d’inclusion et de diversité où tout le monde s’est senti Acadien et rallié à la cause le temps d’un évènement. 

Puis il y a eu le retour à la réalité. La semaine dernière, deux incidents sont venus heurtés des membres de l’équipe du Courrier. Je n’en partagerai pas les détails pour préserver les personnes impliquées, mais aussi pour ne pas donner une tribune à un rejet exprimé publiquement et sans filtre. Disons simplement que dans les deux cas de figure, une personne a émis un commentaire très discriminant à l’égard de la personne visée afin de faire passer le message qu’elle n’a pas sa place au sein de la communauté acadienne. 

Ce n’était pas la première fois. Ce sont des choses dont on parle en équipe régulièrement. Avant cette semaine, je n’avais jamais senti le besoin d’en parler. Cependant, il y a des mots qui touchent plus que d’autres. Des mots qui vous donnent envie d’aller vous enfermer dans les toilettes pour pleurer, des mots qui vous laissent penser qu’après tout, l’Acadie, ce n’est peut-être pas pour vous. Quand on arrive à la moitié de sa vie comme moi, on en a vu d’autres. On répond, où on passe. Quand on est plus jeune, ce sont des mots qui peuvent rester avec vous et ne plus jamais vous quitter. Des mots qui peuvent vous amener à renoncer.

Dans tous ces exemples, il y a souvent des traits communs. Des hommes sont dans 90 % des cas à l’origine de ces paroles. La plupart du temps, ce sont des personnes qui ont une voix qui porte. Quand ils disent quelque chose, on les écoute. Dans tous les cas, ces paroles sont prononcées publiquement. 

Cependant, ce qui me touche le plus dans ces expériences vécues ou racontées, ce ne sont pas les mots prononcés, mais les silences. La plupart du temps, personne ne s’interpose. Le silence donne du poids à la parole, la renforce. N’oublions pas la citation de Martin Luther King Jr: «Our lives begin to end the day we become silent about things that matter

Bien évidemment, il ne faut pas noircir le tableau, on ne parle pas d’une majorité. L’Acadie se montre inclusive et embrasse la diversité la plupart du temps. On le vit au quotidien. On l’a vécu au CMA 2024. Cependant, ces expériences plus négatives sont bien présentes et ont tendance à se répéter. Il s’agit d’une pente glissante. Dans le contexte actuel, il ne faudrait pas que l’Acadie la plus conservatrice prenne le dessus sur l’Acadie moderne inclusive et en quête d’ouverture. 

C’est ma conviction, celle que l’Acadie ne peut faire l’économie de l’inclusion. Ne serait-ce que d’un point de vue démographique. Prenez l’exemple concret du Courrier, il serait mort en 2022 si des personnes comme moi issues de la diversité ne s’étaient pas jointes au projet pour le raviver. Nous vivons dans une ère incertaine que j’appelle l’ère des boucs émissaires. Il faut trouver un coupable. C’est une réponse facile à des problèmes bien plus complexes. C’est cependant la stratégie d’une grande partie du monde actuellement. Ce fut la stratégie employée lors des heures les plus sombres de notre histoire mondiale. 

En échangeant en équipe, un membre a partagé cette réflexion et avec laquelle je vous laisse: «Je serai toujours étonné de voir les efforts déployés par certains membres de nos communautés pour détruire ce qu’ils essaient de préserver.» 

Cette contradiction existe bel et bien au sein de nos communautés, il faut en avoir conscience. Penser que la solution serait de rejeter la diversité, surtout lorsque cette diversité tente de contribuer activement au grand et beau projet collectif qu’est l’Acadie serait une très grande erreur. Je reviens à ce que je disais au début. Dans un tel contexte, personne ne gagne, il n’y a que des perdants.

Nicolas Jean 

Directeur général 

Type: Opinion

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