Dans la modernité, il est mal vu de faire entrer les questions religieuses dans le domaine politique. Or, pour l’Ukraine, sa récente décision d’adopter le calendrier julien révisé s’ajoute aux écarts entre elle et la Russie.
Parmi les populations déchristianisées de l’Europe et de l’Amérique du Nord, cette politique semble louable pour la défiance qu’elle reflète envers Putin. En témoigne ce titre de l’article de l’Associated Press : ‘Ukraine is moving its Christmas Day holiday to Dec. 25 in defiance of Russia’.
Selon NPR, le changement constitue «un autre exemple de la manière dont l’Ukraine cherche à s’aligner sur ses alliés de l’OTAN et l’Occident et à s’éloigner de l’influence russe». Cependant, la réforme du calendrier a des précédents dans les Églises et États de l’Est comme de l’Ouest.
Dans sa quête d’affirmation de son identité nationale, affiliée à l’Europe et éloignée de la Russie, l’Ukraine a dû faire des modifications à ces traditions anciennes. Situé en Europe de l’Est, ce pays est dominé par le gouvernement de Moscou depuis le 17e siècle.
Or, grâce à sa position géographique, à proximité de l’Europe latine, l’Ukraine représente une frontière historique entre le christianisme latin et grec. Dans les décennies depuis le fondement de l’Union soviétique, l’Ukraine cherche à se rapprocher des nations de l’Europe, y compris par la coopération avec l’Union européenne.
Une conséquence triste de cette démarche, c’est la rupture de l’Église orthodoxe à l’intérieur de l’Ukraine. Elle se trouve divisée en deux. L’Église orthodoxe de l’Ukraine est une juridiction autocéphale, reconnue par le patriarcat œcuménique de Constantinople. L’Église orthodoxe ukrainienne, associée au patriarcat de Moscou, est une division autonome de l’Église orthodoxe russe en Ukraine. La première est née en réponse à l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 et à l’appui donné par le patriarche de Moscou, Cyrille, aux actions de Poutine.
Jusqu’à récemment, cette rupture a pris une forme exclusivement politique et canonique. Cependant, depuis 2023, les fidèles de l’Église orthodoxe ukrainienne autocéphale et l’Église grecque catholique ukrainienne célèbrent Noël en contradiction aux rites traditionnels. C’est cette année-là que les calendriers civil et liturgique fixes ont été modifiés afin de s’accorder avec le calendrier révisé.
Le 28 juillet 2023, le président Volodymyr Zelensky a approuvé le déplacement de Noël du 7 janvier au 25 décembre ainsi que d’autres changements au niveau des fêtes nationales. L’Église orthodoxe de l’Ukraine et l’Église grecque catholique ukrainienne ont entériné la réforme le 1er septembre 2023.
Or, ces réformes ne concernaient pas la célébration de Pâques et des fêtes associées. D’où une certaine confusion, car, contrairement à quelques impressions, les églises n’ont pas adopté le calendrier grégorien; elles ont plutôt accepté le calendrier julien révisé.
Le calendrier julien a été institué sous la République romaine par Jules César et ses successeurs entre les années 40 et l’année 8 avant Jésus-Christ. Son calendrier est issu d’une réforme du vieux calendrier républicain, en tenant compte des connaissances astronomiques de l’Égypte.
Après l’ère apostolique, le christianisme s’est développé avec des particularités régionales. Puisque les rites latin et grec ont évolué dans le contexte de la culture gréco-romaine, le calendrier julien était celui employé pour l’année liturgique par les Églises de Rome et de Constantinople.
Centrée sur la tradition grecque de Constantinople, l’Église orthodoxe adhère aux sept premiers conciles œcuméniques. Elle est divisée en 17 églises autocéphales. Le patriarche œcuménique de Constantinople joue un rôle de prima inter pares (premier parmi les pairs) au sein de l’Église.
Les églises catholiques orientales sont les 26 églises encadrées par l’Église latine, qui compose l’Église catholique. Elles représentent – à l’exception des maronites – le résultat des tentatives de recommunions avec les chrétiens de l’est après la réforme catholique. Elles tiennent à leurs propres rites de la foi tout en reconnaissant la primauté du pape de Rome.
En 988 après Jésus-Christ, le Prince Vladimir de Kiev a accepté la foi chrétienne selon le rite de Constantinople. Bien que les églises de Rome et Constantinople aient été en schisme depuis le haut Moyen Âge, malgré quelques tentatives de réconciliation, les deux églises ont maintenu le calendrier julien.
L’ouest de l’Ukraine moderne – connue historiquement comme la Ruthénie rouge, la Galicie ou la Volhynie – était sous la souveraineté de la monarchie polonaise depuis le 14e siècle, puis de l’Autriche depuis la partition de Pologne à la fin du 18e siècle. L’Ukraine occidentale connaît donc une présence latine depuis sept siècles.
Les efforts de la réforme catholique ont conduit aux unions de Brest et Oujhorod, en 1586 et 1646 respectivement. Les églises affiliées à Rome sont des églises sui iuris, connues sous les noms de l’Église grecque catholique ukrainienne et l’Église grecque catholique ruthène. Aujourd’hui, les catholiques grecs et latins forment la majorité dans les trois oblasts de Lviv, Ivano-Frankivsk et Ternopil. Ils constituent aussi un pourcentage important de Transcarpatie. Tous ces oblasts se trouvent dans l’ouest de l’Ukraine.
La réforme du Pape Grégoire XIII, promulguée par la bulle Inter Gravissimas, le 24 février 1581, instituait le calendrier réformé en sautant 10 jours après le 4 octobre 1582. Alors, les résidents des États acceptant la réforme allaient s’endormir le soir du 4 octobre pour se réveiller le 15 octobre.
Il s’agissait au départ des États catholiques européens et de leurs colonies. Avant la fin de 1582, les États italiens, l’Espagne, le Portugal, la France, les principautés catholiques de l’Allemagne ainsi que les cantons catholiques de Suisse employaient le calendrier grégorien. À cause des associations romaines de ce calendrier, les États protestants (la Grande-Bretagne, Prusse, Suède, etc.) ne se sont pas approprié le nouveau calendrier jusqu’au 18e siècle.
L’adoption du calendrier s’est faite même plus tardivement dans l’est orthodoxe. La raison principale pour la continuation du calendrier julien dans l’Est était le calcul de Pâques. Selon les canons de l’Église ancienne, il est interdit aux chrétiens de célébrer Pâques en même temps que les Juifs fêtent la Pessah, ce qui est possible sous le calendrier grégorien.
La Russie a fait la transition en 1918 tandis que la Roumanie a changé son calendrier en 1919, suivie de la Grèce en 1923. L’adoption du calendrier civique n’a pas eu d’impact sur les calculs des fêtes religieuses.
La réforme des dates dans l’Église orthodoxe est arrivée en 1923, avec un congrès interorthodoxe sous la direction du patriarche œcuménique Mélèce IV. Le calendrier julien révisé s’accorde avec le calendrier grégorien jusqu’en 2700 après Jésus-Christ.
Les églises orthodoxes de Constantinople, d’Alexandrie, d’Antioche, de Grèce, de Roumanie, de Pologne et de Bulgarie ont adopté le nouveau calendrier. L’Église orthodoxe ukrainienne a emboîté le pas en 2023.
L’année liturgique des Églises occidentales correspond à peu près à celles qui ont adopté le calendrier révisé, avec l’exception de Pâques et des fêtes associées, qui sont encore datées selon le vieux calendrier.
Le mouvement pour ce changement en Ukraine ne reflète pas non seulement le désir de s’éloigner de la Russie, mais aussi l’affirmation de l’identité ukrainienne, la solidarité avec les autres chrétiens et la volonté des fidèles et du clergé. Selon la déclaration de l’Église autocéphale de l’Ukraine, la continuation du calendrier julien est vue comme une imposition russe, à l’encontre de la tradition ancienne de l’église.
Dans les paroisses grecques catholiques, les évêques ont constaté une volonté de près de 90 % en faveur de la réforme du calendrier. Ainsi, cette transition n’est pas sans précédent et va plus loin qu’un simple geste géopolitique.
[Sui iuris et autocéphale sont des termes employés dans le droit canonique pour décrire des églises qui ont leur autonomie propre. C’est un statut analogue au fédéralisme politique.]
Karmen d’Entremont est stagiaire à l’Observatoire Nord/Sud de l’Université Sainte-Anne.