Type de contenu: Opinion
Donald Trump voulait être sur le bulletin de vote, même si son nom n’y figurait pas. Il a encouragé les Américains à considérer ces élections de mi-mandat comme un référendum sur sa présidence. C’est exactement ce qu’ils ont fait. Et le verdict est sans équivoque.
La vague démocrate qui a déferlé sur les États-Unis mardi soir est impressionnante. Les démocrates ont repris le contrôle de la Chambre des représentants et du Sénat, remporté plusieurs postes de gouverneur et réalisé des gains jusque dans des États traditionnellement républicains. Les électeurs ont exprimé leur mécontentement face au coût de la vie, à la guerre en Iran, aux politiques commerciales et aux controverses entourant l’administration Trump.
Mais il serait prématuré de conclure que les Américains ont pour autant adopté une nouvelle vision politique commune.
Des démocrates unis contre Trump, mais autour de quel projet?
L’un des aspects les plus intéressants de cette élection est la diversité des candidats démocrates qui ont remporté des victoires. Au Texas, James Talarico, un séminariste chrétien qui cite régulièrement les Écritures dans ses discours, a remporté un siège au Sénat. Au Kansas, Adam Hamilton, pasteur et ancien républicain, est devenu le premier démocrate élu au Sénat fédéral dans cet État depuis 1932. Au Michigan, Abdul El-Sayed, représentant de l’aile progressiste du parti, a également été élu.
Ces candidats ne partagent pas nécessairement la même vision de l’économie, de la religion ou du rôle de l’État. Pourtant, ils ont tous réussi sous la bannière démocrate. Le Parti démocrate a donc démontré sa capacité à rassembler une coalition électorale extrêmement large. Reste maintenant à déterminer s’il pourra transformer cette opposition commune à Trump en un véritable projet politique en vue de la présidentielle de 2028.
Des percées historiques face à la politique de l’intolérance
Au-delà de la victoire démocrate, les élections de mardi ont été marquées par plusieurs premières historiques pour les femmes et les minorités. Il ne s’agit pas nécessairement d’une progression générale de leur représentation politique: le dépouillement se poursuit et le bilan global des femmes élues pourrait même révéler certains reculs. Mais plusieurs barrières qui semblaient jusqu’ici infranchissables viennent de tomber.
Keisha Lance Bottoms est devenue la première femme noire élue gouverneure d’un État américain, en Géorgie. Deb Haaland est devenue la première femme autochtone élue gouverneure, au Nouveau-Mexique. Gina Hinojosa est devenue la première femme et la première Latina élue à la tête du Texas. Au Sénat, Peggy Flanagan est devenue la première femme autochtone élue, Abdul El-Sayed le premier musulman et Chris Pappas le premier homme ouvertement gai.
Ces percées prennent une signification toute particulière dans le contexte politique des dernières années. La misogynie, le racisme, l’homophobie et la xénophobie ont occupé une place centrale dans une partie du discours politique américain, alimentant une rhétorique d’exclusion et de méfiance envers les minorités. Or, mardi, des électeurs ont choisi de confier certains des postes politiques les plus importants du pays à des représentants issus précisément des communautés visées par ces discours.
Ces victoires ne signifient évidemment pas que les préjugés ont disparu ni que les obstacles structurels à une représentation équitable ont été surmontés. Mais elles démontrent que la politique de l’intolérance ne fait pas l’unanimité et que, malgré un climat politique profondément polarisé, des avancées historiques demeurent possibles.
Une victoire électorale ne suffit pas à restaurer la démocratie
Les résultats de mardi sont extrêmement encourageants pour la démocratie américaine. Mais une démocratie ne se résume pas à la tenue d’élections. Il faut aussi que les perdants acceptent les résultats et que les institutions puissent exercer leurs fonctions indépendamment du pouvoir politique.
Trump s’est dit prêt à accepter les résultats, mais son comportement passé incite à la prudence. Même affaibli politiquement, il conserve un pouvoir considérable pour s’attaquer aux institutions fédérales, exercer des représailles contre ses adversaires ou prendre des décisions déstabilisatrices, notamment en politique étrangère. Au lendemain du scrutin, sa réaction demeure l’une des grandes inconnues des deux prochaines années.
Plus fondamentalement, les politologues Steven Levitsky et Lucan Way estiment que les États-Unis ont glissé vers une forme d’«autoritarisme compétitif». Dans ce type de régime, les élections demeurent réelles et l’opposition peut gagner, mais les règles du jeu sont faussées en faveur du pouvoir en place. Politisation de la fonction publique, affaiblissement des contre-pouvoirs, pressions sur les institutions indépendantes et utilisation des ressources de l’État pour punir les adversaires politiques en sont quelques manifestations.
Bien que relativement limitée et réversible, la dérive américaine demeure bien réelle. La victoire démocrate démontre que la compétition électorale fonctionne encore, mais le rétablissement de l’intégrité des institutions démocratiques et de la confiance du public envers celles-ci sera un processus long et semé d’embûches.
Le nouveau Congrès: un rôle crucial dans la restauration démocratique
À partir de janvier, les démocrates contrôleront les deux chambres du Congrès et disposeront de trois leviers essentiels: adopter ou bloquer les lois, exercer un contrôle sur l’administration Trump — notamment par des enquêtes et des auditions parlementaires — et détenir le pouvoir de la bourse, c’est-à-dire autoriser et encadrer les dépenses fédérales.
Trump conservera son droit de veto et d’importants pouvoirs exécutifs, notamment en politique étrangère. Mais le Congrès pourra bloquer certaines initiatives, exercer des pressions budgétaires, notamment sur les opérations militaires, et surtout enquêter sur les abus de pouvoir, la corruption, l’enrichissement personnel et la politisation des institutions fédérales.
Ces enquêtes seront essentielles à la restauration démocratique. Les abus de pouvoir ne peuvent rester sans conséquences, mais la reddition de comptes ne doit pas devenir une forme de vengeance politique. Certaines réformes seront difficiles tant que Trump restera président.
Le 3 novembre a démontré que la démocratie américaine conserve la capacité de corriger sa trajectoire. Le véritable défi sera maintenant de rendre cette correction durable.
Le Canada peut-il pousser un soupir de soulagement?
Pour les Canadiens, les résultats de mardi apportent certainement un immense soulagement. Après près de deux ans de tensions commerciales, de menaces et de remises en question de notre souveraineté nationale, voir les électeurs américains sanctionner l’administration Trump représente un tournant important.
Il ne faudrait toutefois pas confondre soulagement et sécurité.
Trump demeure président, et ses pouvoirs en matière commerciale et diplomatique restent considérables. Par ailleurs, le protectionnisme américain ne se limite pas au Parti républicain. Plusieurs démocrates défendent eux aussi des politiques visant à protéger les industries et les emplois américains.
Une majorité démocrate au Congrès pourrait contribuer à freiner certaines politiques commerciales de Trump, mais elle ne garantit ni l’abolition des tarifs ni le retour aux relations économiques d’autrefois.
Le gouvernement de Mark Carney aurait donc tout intérêt à poursuivre ses efforts pour diversifier les échanges commerciaux du Canada, renforcer nos alliances, réduire notre dépendance envers les États-Unis et affirmer davantage la place du Canada sur la scène internationale comme défenseur des valeurs démocratiques libérales, du multilatéralisme, des droits de la personne et de l’État de droit. Dans un contexte où ces principes sont de plus en plus contestés, le Canada a l’occasion de jouer un rôle de leadership qui dépasse largement ses relations avec Washington.
Nous avons toujours su à quel point le Canada dépendait de son puissant voisin. Mais les deux dernières années nous ont montré, de façon brutale, à quel point cette dépendance nous rend vulnérables lorsque les dirigeants américains décident de nous traiter en adversaires plutôt qu’en alliés. C’est une leçon que nous ne pouvons pas nous permettre d’oublier après le départ de Donald Trump.
Une victoire particulièrement intéressante pour le Canada atlantique
Pour les communautés du Canada atlantique, l’une des victoires les plus intéressantes de la soirée est sans doute celle de Troy Jackson, qui a défait la sénatrice républicaine Susan Collins, en poste depuis près de 30 ans dans le Maine. Jackson, ancien président du Sénat du Maine et travailleur forestier de cinquième génération, est originaire d’Allagash, dans la vallée du Saint-Jean, tout près de la frontière canadienne.
Il connaît intimement les réalités économiques des communautés rurales et frontalières, mais aussi leur histoire acadienne. Il a notamment dénoncé les politiques qui interdisaient autrefois l’usage du français dans le Maine et les discriminations qui ont poussé des générations de parents acadiens à ne plus transmettre leur langue à leurs enfants, par crainte qu’ils subissent les mêmes injustices. Un héritage qui résonne particulièrement auprès des communautés acadiennes de notre région.
Durant la campagne, Jackson s’est opposé aux tarifs douaniers de Trump, dénonçant leurs conséquences sur les industries forestière, agricole, manufacturière et des pêches. Son élection pourrait offrir au Canada atlantique un interlocuteur particulièrement sensible aux réalités de notre région.
Il faut toutefois reconnaître que Susan Collins s’opposait elle aussi aux tarifs sur les produits canadiens et avait obtenu certaines exemptions. Le changement ne sera donc pas nécessairement aussi radical qu’on pourrait le croire. Mais l’arrivée de Jackson, combinée à une majorité démocrate au Congrès, pourrait créer de nouvelles possibilités de collaboration transfrontalière.
Une occasion de redressement, pas un retour à la normale
Les élections du 3 novembre constituent indéniablement un moment important pour les États-Unis. Elles démontrent que les électeurs américains conservent la capacité de sanctionner leurs dirigeants, de choisir une autre direction politique et d’ouvrir les portes du pouvoir à une diversité remarquable de représentants.
Mais Trump reste à la Maison-Blanche. Les institutions démocratiques demeurent fragilisées. Et les frustrations économiques, les divisions sociales et les ressentiments qui ont nourri son ascension politique sont toujours présents.
Pour les démocrates, le défi sera de transformer leur victoire électorale en un travail durable de restauration institutionnelle. Pour le Canada, et particulièrement pour le Canada atlantique, il sera de saisir les nouvelles possibilités de dialogue tout en poursuivant la construction d’une plus grande autonomie économique et d’un rôle international fondé sur la défense des valeurs démocratiques.
Gabrielle Bardall
Chaire de Recherche du Canada sur les Femmes, la démocratie et le pouvoir dans la francophonie
Université Sainte-Anne
