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Meurtres pour mémoire : Une enquête de l’inspecteur Cadin : lorsque le polar se politise

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Toujours en mutation, le roman noir a su se réinventer et sortir du milieu. Il élargit son champ d’action et analyse la société ainsi que ses névralgies. L’enquête prend ainsi une nouvelle portée et devient le canal d’une auscultation sans détours du contexte social dans lequel elle émerge.

Meurtres pour mémoire : Une enquête de l’inspecteur Cadin : lorsque le polar se politise
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À l’instar de cette évolution rédactionnelle, le polar se fait désormais appeler néo-polar, ce qui marque une réelle distinction de ce style politiquement affirmé. Le roman Meurtres pour mémoire en est un exemple manifeste, illustrant ce que devient le polar lorsqu’il se politise. Didier Daeninckx nous y présente une tragédie non seulement familiale, mais également historique et politique, le tout sous l’angle de l’enquête menée par l’inspecteur Cadin.

Un père et un fils, Roger et Bernard Thiraud semblent être victimes de la répétition de l’histoire de France. Nous sommes à Paris, le 17 octobre 1961. Roger Thiraud, Professeur d’histoire, s‘apprête à regagner son domicile où se trouve son épouse Muriel, enceinte jusqu’au bout du nez. Après une séance cinématographique d’un genre qu’il ne pouvait révéler, le voilà en chemin, sans le savoir, vers sa tombe. 

Au mauvais endroit et au mauvais moment, Roger Thiraud est pris dans une manifestation initialement pacifique d’Algériens vivant en France, qui protestent contre le couvre-feu qui leur est imposé en rapport à la guerre d’Algérie. La riposte des forces de l’ordre est d’une violence sans précédent et dans tout ce grabuge, un mystérieux C.R.S* s’approche de Roger. L’homme lui tire une balle dans la tête, sous les yeux impuissants de son épouse qui observe la scène depuis son balcon.

*Compagnie Républicaine de Sécurité

22 ans plus tard, c’est au tour du fils, Bernard Thiraud, lui aussi historien, de se faire truffer de plomb dans les rues de Toulouse. Pourtant, il s’apprêtait à partir en voyage avec sa fiancée Claudine Chenet. L’enquête du meurtre de Bernard est alors confiée à l’inspecteur Cadin, un flic quelque peu gaffeur, mais dont la ténacité est indéniable. 

Accompagné par ses acolytes, les brigadiers Lardenne et Bourrassol, Cadin se donne corps et âme entre Paris, Toulouse et même Bruxelles afin d’élucider ce mystère. Durant son enquête, l’inspecteur découvre la partie cachée de l’Iceberg, et comprend alors que la mort de Roger Thiraud survenue en 1961 est étroitement liée à celle de son fils Bernard un peu plus de 20 ans plus tard. 

Pour cause, deux lettres, «DE», qui renvoient à un mot que l’humanité préfèrerait oublier : «Déportation». Le père et le fils ont eu le malheur de s’intéresser à la ville de Drancy, tristement célèbre pour avoir été le lieu de transit des Juifs durant l’atroce période de la déportation.

L’inspecteur Cadin va ainsi lever le couvert sur des histoires et des faits volontairement oubliés par la mémoire collective de la société française au nom de «la raison d’État». Les pistes récoltées par Cadin l’ont mené à un policier à la retraite, un archiviste de la préfecture de Toulouse, et même au Directeur des affaires criminelles de Paris. Cela prouve à juste titre que les bourreaux sont parfois ceux qui se disent être des défenseurs de la loi. 

En effet, les morts du père et du fils Thiraud, survenues à 22 ans d’intervalle, sont utilisées dans le roman comme métaphores, afin d’appuyer sa citation liminaire : «En oubliant le passé, on se condamne à le revivre». Le passé, dans ce cas, est loin de faire référence aux périodes historiques fastes de la société française, mais plutôt à ses victimes et à ses fantômes, délibérément ignorés, mais bel et bien présents. 

Aujourd’hui encore, Drancy pourtant située aux portes de la majestueuse Paris, peine à se débarrasser des souvenirs morbides qu’elle porte en son sein. Au travers de Meurtres pour mémoires, Didier Daenninckx veut nous rappeler, pas seulement pour dénoncer, mais également afin qu’on cesse de répéter les tragédies, comme c’est le cas pour le père et le fils Thiraud. 

Au-delà du polar qui dépeint la société de manière lucide, le néo-polar va encore plus loin en prenant position sur ses fléaux sans complaisance. Il porte l’ambition de littérariser le roman policier au travers d’un style moins abrupt, qui permet de mettre l’accent sur les faits dénoncés avec plus de fluidité. 

Dans le cas de Meurtres pour mémoire, l’inspecteur Cadin est décrit comme un personnage sensible, drôle, loin des enquêteurs froids et avides de contrôle couramment rencontrés dans les romans noirs. Ce caractère permet aux lecteurs de mieux s’identifier au protagoniste principal, ce qui crédibilise l’œuvre et la rend plus réaliste. 

Grâce à cette subtilité apportée à son personnage principal, Didier Daeninckx a su insuffler un vent de légèreté à ce roman pourtant très chargé émotionnellement, créant ainsi un magnifique équilibre littéraire. 

Meurtres pour mémoire n’est pas qu’une simple enquête. Il s’agit de l’histoire d’une famille en proie aux tragédies, d’une ville au passé sombre, ainsi que d’un peuple coupable d’exister et d’être ce qu’il est. 

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