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Les cultures créoles de la francophonie: portrait géolinguistique (2e partie)

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Enfants dans une école primaire de l’Artibonite, dans le centre-nord d’Haïti.  — PHOTO: Fred W. Baker III / ministère de la Défense des États-Unis; image dans le domaine public
Enfants dans une école primaire de l’Artibonite, dans le centre-nord d’Haïti.
PHOTO: Fred W. Baker III / ministère de la Défense des États-Unis; image dans le domaine public

Pendant tout le mois d’octobre, nous célébrons, ici au Canada et ailleurs dans le monde, les contributions des cultures créoles. Formées sous les régimes esclavagistes de l’époque coloniale, ces sociétés continuent d’évoluer et d’enrichir l’humanité.

Les cultures créoles de la francophonie: portrait géolinguistique (2e partie)
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Type de contenu: Actualité

Dans le premier volet de cette série, j’ai brossé un portrait des langues créoles à base française parlées dans plusieurs pays et régions des Antilles et de l’océan Indien, sans oublier la Louisiane et la Guyane. Très semblables, mais divergentes sur certains points, ces langues exercent une grande fascination sur les linguistes en raison des conditions de leur genèse, au sein des premières générations d’Africains tenus en esclavage et n’ayant qu’un contact limité avec le français.

De prime abord, les créoles ont parfois donné l’impression d’être du français simplifié. S’il est vrai qu’ils ont une syntaxe beaucoup plus uniforme que le français, leur grammaire suit une logique qui leur est propre, et dont la complexité se manifeste autrement. 

Plusieurs hypothèses ont tenté d’expliquer leur émergence. Pour les uns, il s’agit justement de langues dérivées strictement du français. Pour les autres, il faut plutôt chercher la structure des langues créoles dans les langues africaines, qui auraient été «relexifiées» par du vocabulaire français. Enfin, une troisième école a voulu cerner dans les créoles une nouvelle expression de la langue humaine originelle – rien de moins! 

Pour le grand penseur et écrivain martiniquais Édouard Glissant (1928-2011), leur intérêt réside ailleurs. «Je crois que toute langue à son origine est une langue créole», affirme-t-il dans son essai de 1995, Introduction à une Poétique du Divers. Il suffit de penser aux langues romanes qui ne seraient, à la base, que du latin simplifié, puis pétri d’autres influences. Ainsi, Glissant nie l’idée d’une culture pure au profit de la reconnaissance de la diversité inhérente à tout groupe humain. 

Il poursuit en précisant: «Et si je prends le terme de créolisation, ce n’est pas par référence à mon clocher ou aux Antilles ou à la Caraïbe, etc. C’est parce que rien ne donne mieux l’image de ce qui se passe dans le monde que cette réalisation imprévisible à partir d’éléments hétérogènes.» En d’autres mots, le brassage d’influences ayant donné lieu aux cultures créoles reflète l’essence même des interactions que nous connaissons aujourd’hui, à l’ère de la mondialisation.

Les langues créoles ont aussi le mérite de véhiculer tout un patrimoine culturel unique. Le folklore constitue le terrain de prédilection pour découvrir les valeurs collectives des peuples créolophones, surtout dans la mesure où certaines formes d’injustice sociale, devenues persistantes, portent toujours la trace du passé esclavagiste.

L’exemple le plus frappant pour moi, et qui me vient de ma Louisiane natale, ce sont les personnages de Bouki et Lapin, que j’ai évoqués brièvement dans une précédente chronique. Ce couple antagoniste représente l’éternelle lutte de la ruse contre la force. 

Le nom de Bouki n’est rien d’autre que le mot pour «hyène» en wolof, la principale langue parlée au Sénégal (et courante en Gambie également). En Louisiane, où nous n’avons pas de hyènes, l’image d’un animal spécifique a disparu, mais le caractère qui lui est associé définit le personnage: la lourdeur d’esprit, la paresse et la gourmandise.

Lapin, lui, rappelle le personnage de Leuk en Sénégambie, c’est-à-dire le lièvre qui incarne l’intelligence et la vivacité d’esprit. Ce héros malin se nomme Ti-Malis en Haïti, où les contes qui racontent ses victoires sur Bouki, la dupe, font partie des programmes scolaires.

La sagesse populaire s’exprime également dans les nombreux proverbes qui illustrent l’efficacité des langues créoles. Tout comme les contes, ces adages et dictons attirent l’intérêt de certains savants depuis le 19e siècle. 

L’écrivain d’origine grecque et irlandaise Lafcadio Hearn (1850-1904), qui a vécu à La Nouvelle-Orléans pendant une décennie avant de déménager en Martinique et, plus tard, de se fixer au Japon, a fait paraître en 1885 un célèbre recueil de proverbes créoles, Gombo Zhèbes. Ce livre propose une sélection de plus de 350 exemples tirés de six dialectes différents, d’Haïti à l’île Maurice en passant par la Martinique. 

Voici un proverbe martiniquais qui traduit la même idée que les contes de Bouki et Ti-Malis: «Cabritt qui pas malin pas gras.» C’est-à-dire: «La chèvre qui n’est pas maligne n’est pas grasse.»

Moins axée sur la nécessité de la tromperie face à la loi du plus fort, cette maxime haïtienne affirme plutôt la nature changeante de la fortune: «Joudui pou ous, demain pou moin», ou: «Aujourd’hui pour toi, demain pour moi».

Les langues créoles ont longtemps évolué à l’ombre du français standard – tout comme le français acadien d’ailleurs – et, jusqu’aux dernières décennies, n’ont pas bénéficié de ressources ou d’appui officiel. L’une des difficultés qui se sont posées pour la légitimation des créoles concerne leur orthographe: comment écrire convenablement une langue qui ressemble à du français, mais qui n’est pas du français?

Les proverbes que je viens de citer ont été transcrits en suivant une approche privilégiant l’étymologie française. Avantageuse pour des francophones, certes, cette méthode comporte néanmoins son lot d’inconvénients que je n’explorerai pas ici. Disons tout simplement que les graphies francisantes ne servent pas du tout les besoins des créolophones eux-mêmes.

Heureusement, d’autres systèmes orthographiques ont été proposés et adoptés. C’est notamment en Haïti que l’écriture du Kreyòl s’est régularisée. 

Dans les années 1950, Charles-Fernand Pressoir et Lelio Faublas ont modifié une orthographe introduite par des missionnaires anglophones. Leur système a trouvé la faveur des écrivains et éducateurs avant d’être raffiné lors d’une réforme impulsée par l’État haïtien, connue comme la «réforme de Bernard». L’orthographe actuelle du Kreyòl, devenue langue officielle en 1987, suit une approche très cohérente, mieux adaptée aux besoins de l’apprentissage dans un pays où l’analphabétisme demeure un fléau. 

Pour en donner un exemple, revisitons le dernier proverbe tiré du recueil de Lafcadio Hearn, qui s’écrit désormais: «Jòdi pou ou, demen pou mwen.» (On dit souvent: «Jòdi pou ou, demen pou yon lòt», «demain pour un autre.»)

Ailleurs dans le monde créolophone, des initiatives semblables ont vu le jour. À Maurice, c’est l’Akademi Kreol Repiblik Moris, sous l’égide du ministère de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur, des Sciences et de la Technologie, qui s’occupe de ces questions. À la suite d’un premier rapport sur l’orthographe du créole paru en 2011, une nouvelle version vient d’être publiée et appliquée en 2024.

Bien qu’elles soient des langues à part entière, les créoles à base française restent accessibles pour les francophones désireux d’agrandir leurs compétences linguistiques. Ils sont relativement faciles à apprendre et, sur le plan de l’enrichissement culturel comme sur le plan humain, ont beaucoup à apporter. 

L’encouragement que je viens de formuler me rappelle un autre proverbe haïtien, né de la résistance à la domination du français: «Pale franse pa di lespri.» La maîtrise du français n’est pas un gage certain de l’intelligence qui peut s’exprimer dans toutes les langues du monde.

Type: Rubrique

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