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Prudencia Mbiadjeu – Le Courrier de la Nouvelle-Écosse – IJL FDV
Mais est-il toujours juste de réduire un groupe ethnique à des statistiques démographiques, surtout lorsqu’il comptabilise plus de 250 années d’histoire sur le territoire sur lequel il se trouve?
Il s’agit dans ce cas de la communauté gaélique de la Nouvelle-Écosse, qui est une minorité linguistique et culturelle sur le territoire provincial.
Kenneth Mackenzie, est le vice-président de Beinn Mhàbu et dirige Taigh Sgoile na Drochaide, la seule école d’immersion gaélique en dehors de l’Écosse. Il est également joueur de cornemuse et violoniste, deux instruments phares de la musique écossaise.
Il nous a offert un aperçu de la richesse de sa culture.
QUESTION-RÉPONSE
PM: Vous venez de Mabou, au Cap-Breton, où vous vivez actuellement. Diriez-vous qu’il y a encore une forte communauté gaélique là?
KM: Oui.
Ça a grandi au cours peut-être de la dernière génération, ce qui est agréable à voir. Ce n’est pas extrêmement fort. Ça reste une culture et une langue très minoritaires ici. Mais ici, à Mabou et dans d’autres communautés de l’ile et du nord de la Nouvelle-Écosse, c’est encore une langue vivante qui continue d’être portée.
PM: Comment était-ce de grandir au Cap-Breton, qui est une ile culturellement et linguistiquement diversifiée, en tant que gaélique?
KM: C’était vraiment agréable, et ce genre de mélange de cultures, je pense que c’est sain.
Les communautés acadiennes ici sur l’ile, les communautés mi’kmaq, et, bien sûr, notre propre culture et nos communautés gaéliques. C’était agréable de grandir là-dedans et d’avoir l’occasion de comparer nos expériences, et de grandir ensemble.
PM: Quelles sont les traditions qui vous ont aidé à préserver votre culture en grandissant, autant dans votre famille que personnellement?
KM: La langue est au cœur de tout.
Comme dans toute culture, je pense que cette dimension linguistique est le cœur de toute expression culturelle. Mais au-delà de ça, les Gaëls sont assez connus pour la musique et la danse. Donc, cette expression musicale et la danse. Les danses sociales et les danses à claquettes faisaient une grande partie de notre enfance, de la communauté, comme une expression de cette musique.
La tradition du chant est aussi une très grande partie de la communauté: le chant gaélique dans un contexte social. Que ce soit dans un environnement de ceilidh, où les gens se réunissent pour discuter, jouer de la musique, raconter des histoires et chanter des chansons. Ça faisait une grande partie de notre enfance, et c’est toujours le cas.
Mais je pense qu’une partie importante de la culture gaélique, qui est toujours bien vivante, c’est le fait de se rassembler, ce sens d’être bon envers ses voisins, de bien connaitre ses ainés et d’avoir cette expérience intergénérationnelle en grandissant.
PM: Comment assurez-vous aujourd’hui la continuité de vos traditions gaéliques auprès de votre propre famille?
KM: Je pense que, pour la plupart, c’est assez similaire. Le monde est différent aujourd’hui. Donc ça a définitivement changé certaines choses, et les gens ne se visitent plus, ni ne socialisent plus comme ils le faisaient il y a une génération, je dirais.
Mais oui, la musique, la danse et les traditions de chant font toujours partie de notre vie. Je pense qu’il y a aujourd’hui une plus grande conscience qu’à l’époque, où j’étais plus jeune, de ce qu’une culture comme celle-ci — ou comme la culture acadienne ou mi’kmaq — peut apporter en termes d’identité personnelle, du sentiment d’appartenance à un lieu, et de la manière dont l’estime de soi peut être renforcée grâce à ce lien avec la culture.
Je pense que c’est davantage reconnu aujourd’hui, ce que j’apprécie personnellement.
PM: Qu’aimeriez-vous que les gens retiennent du peuple Gaël aujourd’hui?
KM: Je pense que nous sommes des gens très ouverts et généreux. L’hospitalité compte énormément pour nous.
Et comme je l’ai mentionné, travailler au sein de sa communauté, avec ses voisins, le bénévolat, grandir en connaissant vraiment ses ainés et en ayant ce respect pour les personnes plus âgées, apprendre ensemble, prendre soin de l’environnement, être étroitement connectés au monde naturel, et utiliser l’expression culturelle d’une manière qui nous relie les uns aux autres plutôt que de manière seulement performative.
Ce sont certaines des choses que je dirais sont gaéliques.
PM: Selon vous, quels sont les plus grands défis auxquels les communautés gaéliques de la Nouvelle-Écosse font face aujourd’hui?
KM: Les plus grands défis sont, je pense, pour toute culture minorisée, de trouver l’espace et le temps pour l’explorer pour les gens qui le souhaitent.
Il y a des personnes qui ressentent un lien, que ce soit par leurs parents, leurs grands-parents, ou simplement parce qu’elles découvrent cette culture et veulent en savoir plus. Mais dans le monde occupé d’aujourd’hui, c’est tellement difficile de consacrer du temps et de l’énergie à apprendre une langue ou à vraiment approfondir cela.
Beaucoup de groupes et d’organisations impliqués dans le travail de revitalisation manquent de financement, particulièrement en Nouvelle-Écosse. Nous avons subi d’importantes coupes budgétaires de notre gouvernement provincial, dans tous les groupes culturels: les communautés acadiennes, afro-néoécossaises et mi’kmaq. C’est une vraie difficulté, actuellement.
Surtout pour un secteur qui contribue énormément. Il a été démontré que chaque dollar investi dans la culture au Canada rapporte davantage en retour.
Donc, essayer d’obtenir cette reconnaissance du gouvernement que nos cultures méritent d’être soutenues. On voit les effets positifs sur les gens qui veulent rester dans un endroit, contribuer à leur communauté, attirer du tourisme. On est rapides à se vendre, mais pas toujours à investir dans nos cultures.
PM: Comment pensez-vous que les communautés gaéliques peuvent surmonter ces défis, autant au niveau communautaire, avec les institutions publiques et les associations, qu’au niveau personnel, dans les familles?
KM: Je dois dire que je suis heureux de la manière dont la communauté gaélique a évolué au cours des 15 ou 20 dernières années. Nous avons essayé de nous construire de l’intérieur vers l’extérieur, de faire des progrès significatifs dans la façon d’apprendre la langue.
Par exemple, il n’y avait pas beaucoup d’enfants qui apprenaient la langue à la maison il y a une génération, mais beaucoup d’adultes étaient intéressés à l’apprendre. Alors, nous avons complètement revu notre manière d’enseigner la langue. Maintenant, l’approche est très immersive et expérientielle.
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Avant, l’apprentissage était plus basé sur la salle de classe et la traduction: on allait à un cours du soir et on apprenait, «voici comment dire ceci». Maintenant, on va ensemble à l’épicerie en parlant uniquement la langue cible, ou on plante un jardin ensemble, ou on joue à des jeux de société. Peu importe l’activité. Mais on vit quelque chose de réel à travers la langue et on apprend. Ça a été très efficace pour apprendre le gaélique, mais aussi très efficace pour construire une communauté à travers la langue, ce qui est, au fond, l’objectif principal.
Donc, ça a été très gratifiant de voir que cela fonctionne. Et je dirais à toute personne intéressée par la revitalisation linguistique de réfléchir à comment rendre cela plus significatif pour la communauté locale, s’amuser avec ça et créer une communauté à travers la langue, parce que je pense que c’est ça, l’essence de la langue et de la revitalisation culturelle.
PM: Diriez-vous que votre musique aide à préserver le patrimoine gaélique, d’une certaine façon?
KM: J’espère. J’essaie de rester proche de la tradition. La tradition musicale ici est très liée à la danse.
Donc, comme artiste, le fait que cette musique soit liée à la danse signifie qu’il faut jouer d’une certaine manière pour donner envie aux danseurs de danser. Et le public ici est très connaisseur. Il y a une appréciation pour une musique jouée d’une certaine manière dans la tradition.
Dans le contexte local, je pense, et j’espère contribuer à l’expression culturelle et à la revitalisation culturelle. Quand je suis à l’international, peut-être un peu moins, mais c’est amusant.
Et c’est agréable de connecter avec d’autres personnes et d’autres cultures. Donc, dans ce sens-là, on contribue différemment.
PM: Qu’est-ce qui vous touche le plus, lorsque vous êtes sur scène?
KM: Je pense que c’est l’énergie, la relation avec le public.
S’ils sont vraiment dedans, on peut se nourrir de cette énergie. C’est ce que je recherche quand je joue: je veux les emballer, entendre qu’ils apprécient un changement de tonalité, une accélération du morceau, ou les voir se lever pour danser.
C’est ce que je recherche, comme musicien.
PM: Comment les artistes peuvent-ils préserver la musique gaélique ou celtique, dans un monde musical en constante évolution, d’après vous?
KM: Oui, et je pense que c’est merveilleux de voir toutes sortes de fusions.
Personnellement, j’adore vivre ça en tournée, quand on partage la scène avec un artiste d’une autre culture ou d’un autre univers et qu’on doit trouver une façon de s’exprimer ensemble à travers nos musiques culturelles respectives.
C’est vraiment amusant. Et pour l’avenir du gaélique dans ce genre de monde, je pense qu’il a sa propre place, sa propre niche. On voit déjà beaucoup de mélanges de genres depuis plusieurs années. Donc, oui, j’espère qu’on continuera à contribuer à cela et que les artistes continueront à s’amuser avec ça.
PM: Y’a-t-il une expression gaélique que vous aimeriez partager?
KM: Peut-être un proverbe associé à la musique, assez connu: «Thig crìoch air an t-saoghal, Ach mairidh ceòl is gaol.»
Ça se traduit par: «Le monde finira peut-être par s’effondrer, mais la musique et l’amour dureront éternellement.»
