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Les cultures créoles de la Francophonie: portrait géolinguistique (1ère partie)

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Le marché aux épices à Basse-Terre, en Guadeloupe.  — PHOTO: LPLT/Wikimedia Commons
Le marché aux épices à Basse-Terre, en Guadeloupe.
PHOTO: LPLT/Wikimedia Commons

L’un des voyages les plus enrichissants qu’il m’ait été donné de faire s’est réalisé en 2011 lorsque j’ai passé deux semaines en Guadeloupe. Située dans les Petites Antilles, cette île propose des paysages à couper le souffle, certes, mais aussi un héritage culturel passionnant.

Les cultures créoles de la Francophonie: portrait géolinguistique (1ère partie)
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Type de contenu: Actualités

Alors que la Guadeloupe fait partie de la France, l’idiome que j’entendais le plus souvent n’était pas le français, mais plutôt le créole guadeloupéen, apparenté au français, mais constituant bel et bien une langue distincte.

En proposant une exploration des langues créoles à base française, cette chronique s’inscrit pleinement dans le Mois du créole, dont le point culminant tombe le 28 octobre, lors de la Journée internationale de la langue et de la culture créole. Cette date honorifique a été proclamée par l’UNESCO en 1983 avant de s’élargir sur le mois entier à partir de 2001. Nous en sommes donc à sa 25e édition.

Le Québec participe de façon spectaculaire à cette célébration. À Montréal notamment, le Mois du créole donne lieu chaque année à diverses activités culturelles mettant en valeur la langue, les arts et les traditions des peuples créolophones. Cette visibilité reflète l’importance ainsi que le dynamisme de la diaspora haïtienne, représentant aujourd’hui l’une des plus importantes communautés francophones issues de l’immigration.

À noter que le mois d’octobre n’est pas réservé exclusivement à la célébration des cultures créoles. Il s’agit également du Mois de l’histoire islamique ainsi que du Mois de l’histoire des femmes – du moins au Canada, car ailleurs, les contributions historiques des femmes sont soulignées en mars. N’oublions pas non plus le Mois du patrimoine latino-américain ou celui du patrimoine allemand. Dans les années à venir, nous aurons certainement l’occasion de mettre en vedette ces octobres-là.

Un panneau en créole mauricien. 

PHOTO: Yoann74 - Wikimedia Commons

Mon intérêt personnel pour le fait créole découle de ma passion pour l’héritage francophone de la Louisiane, d’où je suis originaire. C’est pendant mes études universitaires que j’ai pris connaissance et conscience de la diversité de cet héritage. En voulant lire et comprendre des contes en créole louisianais, j’ai été amené à me familiariser avec cette langue. J’ai vite compris que l’apprentissage du créole louisianais ouvrait la porte sur un espace beaucoup plus vaste. 

Le terme «créole» possède lui-même une histoire fascinante. Il provient du portugais crioulo et de l’espagnol criollo, qui servaient à désigner les personnes nées dans les colonies par opposition à celles nées en Europe. À l’origine, le mot ne désignait donc pas une langue. Peu à peu, son sens s’est élargi pour englober des populations, des cultures, puis des langues. 

L’apparition des langues créoles est liée à l’expansion coloniale européenne et de l’esclavage. Dans les plantations, des personnes parlant plusieurs langues africaines devaient communiquer entre elles ainsi qu’avec les maîtres européens. 

Un langage simplifié, que les linguistes appellent un pidgin, pouvait alors émerger comme outil de communication. Lorsque ce parler était transmis aux générations suivantes comme langue maternelle, il se transformait progressivement en une langue complète possédant sa propre grammaire et ses propres règles. 

C’est ainsi que naquirent plusieurs langues créoles, qui sont devenues les véhicules de cultures nouvelles façonnées par la rencontre, souvent brutale, de populations venues d’Afrique, d’Europe, des Amériques et parfois d’Asie. 

Elles ne constituent pas des variétés populaires du français, mais bien des langues à part entière. D’ailleurs, le phénomène créole dépasse largement le cadre de la francophonie. Des créoles sont également issus de l’anglais, du portugais, de l’espagnol ou encore du néerlandais. Le «patwa» jamaïcain, le papiamento des Antilles ou plusieurs créoles lusophones illustrent l’ampleur mondiale de ce phénomène linguistique.

Voyons de plus près la situation actuelle des langues créoles de la francophonie.

La langue haïtienne, qui s’écrit plus justement «kreyòl», compte le plus grand nombre de locuteurs parmi les créoles français, très loin devant les autres. Alors que la population d’Haïti s’élève à plus de 12 millions d’âmes, environ 2 millions de membres de la diaspora continuent de pratiquer le kreyòl, que ce soit aux États-Unis, au Canada, en France, dans d’autres îles des Antilles ou ailleurs dans le monde.

Secouée de nos jours par de graves problèmes d’instabilité et d’insécurité, la République d’Haïti n’en a pas moins écrit l’un des plus glorieux chapitres de l’histoire de l’humanité. De 1791 à 1804, le peuple de Saint-Domingue s’affranchit du joug de l’esclavage, dans la foulée de la Révolution française, tout en s’émancipant de la domination coloniale. 

Toutefois, la domination linguistique allait se perpétuer. Pendant près de deux siècles, c’est le français qui demeure la langue privilégiée en Haïti, même s’il n’est pas maîtrisé par la grande majorité de la population, qui est créolophone. Ce n’est qu’en 1987, après le renversement d’un régime dictatorial, que le kreyòl obtient un statut officiel. 

De nos jours, la langue commune du peuple haïtien gagne du terrain sans pour autant avoir chassé le français, qui lie Haïti à la francophonie internationale. Par ailleurs, l’anglais exerce un attrait grandissant.

Il est fort éclairant de comparer cette situation avec celle qui prévaut dans les départements et régions d’outre-mer de la France (DROM), étant en majorité d’anciennes colonies esclavagistes, comme Haïti. Il s’agit, dans les Antilles, de la Guadeloupe et de la Martinique; de la Guyane, en Amérique du Sud; et de La Réunion, dans l’océan Indien. 

Ce n’est pas là une liste exhaustive des DROM et il ne faut non plus oublier les collectivités d’outre-mer, comme Saint-Pierre-et-Miquelon, ni les pays d’outre-mer, c’est-à-dire la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie. Ce sont plutôt les principales zones à dominante créolophone qui faisaient toujours partie de la France.

Ces quatre DROM comptent près de deux millions d’habitants aux côtés desquels nous pouvons également tenir compte des résidents de la France métropolitaine qui en sont originaires. La Réunion est le territoire le plus populeux, avec 911 000 insulaires. Périphériques, certes, ces DROM ne sont toutefois pas des lieux marginaux. 

Or, dans tous ces endroits, le créole est employé par une large partie de la population. Plus de 95 % des Guadeloupéennes et Guadeloupéens ont le créole comme langue maternelle. C’est la langue originaire dans beaucoup de contextes. De l’autre côté du globe, le créole réunionnais est parlé par 81 % des gens et s’emploie dans beaucoup de situations. 

Les variétés du créole sont reconnues comme des langues régionales de la France. Toutefois, la constitution française n’autorise pas d’autres langues officielles que le français. Ainsi, en 2023, un vote par l’Assemblée de la Martinique visant à accorder un tel statut au créole a été annulé.

Le monde des créoles à base française ne se limite toutefois pas à Haïti et aux territoires français d’outre-mer. Certaines langues créoles françaises sont également parlées dans des États indépendants qui ont pourtant longtemps appartenu à l’Empire britannique. Cette situation résulte des multiples changements de souveraineté qui ont marqué l’histoire coloniale des Caraïbes et de l’océan Indien.

Dans l’océan Indien, Maurice et les Seychelles comptent parmi les principaux foyers de créole à base française hors de l’espace français. À Maurice, où l’anglais est la langue officielle et le français occupe une place importante dans les médias et dans la culture, le créole est la langue la plus répandue dans la vie quotidienne. 

Aux Seychelles, en revanche, le créole seychellois possède un statut officiel aux côtés du français et de l’anglais. Dans les deux cas, ces langues jouent un rôle fondamental dans la cohésion sociale et l’expression de l’identité collective.

Dans les Antilles orientales, la Dominique et Sainte-Lucie présentent une situation différente, mais tout aussi intéressante. Bien que l’anglais y domine aujourd’hui dans les institutions publiques, une part importante de la population continue d’utiliser un créole à base française souvent désigné sous le nom de Kwéyòl. Héritage d’une histoire complexe marquée par les influences françaises et britanniques, ces langues contribuent encore à distinguer culturellement ces deux États au sein de la Caraïbe anglophone.

Ces exemples démontrent que les langues créoles françaises ont survécu à la disparition des empires coloniaux qui ont présidé à leur naissance. Bien enracinées dans leurs sociétés respectives, elles continuent d’évoluer et de témoigner d’un héritage historique commun qui unit des peuples dispersés sur plusieurs continents.

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