Type de contenu: Critique
Un des petits plaisirs lorsque l’on vient à Montréal, c’est de pouvoir se perdre dans un Renaud-Bray à une heure tardive. C’est ainsi que Juste vide ton cœur, le nouveau livre de Xénia, s’est retrouvé entre mes mains. Le hasard a voulu que j’apprenne quelques heures plus tard que l’artiste en ferait le lancement à l’Usine C le lendemain, le samedi 12 septembre.
Le lendemain matin, à la terrasse d’un café montréalais, je l’ai lu d’une traite.
Il y a quelque chose de magnétique dans ce texte de 62 pages. Le rythme est soutenu et haletant. Une fois entré dans son univers, difficile d’en sortir. Xénia nous entraîne dans un mouvement constant entre le rire et la tristesse, l’absurde et l’intime, la légèreté et une émotion parfois très brute.
Au centre de Juste vide ton cœur, il y a le deuil. Celui de la tante et de la grand-mère de Xénia, qui ouvre une plongée dans les souvenirs et dans la recherche de soi. Mais le livre parle surtout, me semble-t-il, de «passages», soit de quitter un lieu et vouloir y revenir, perdre quelqu’un, changer, transitionner, se défaire d’une ancienne peau, sans savoir exactement à quoi ressemblera la suivante.
La figure du homard traverse d’ailleurs le texte comme une métaphore de cette transformation. Pour grandir, l’animal doit abandonner sa carapace et accepter, pendant un temps, de se retrouver vulnérable avant qu’une nouvelle enveloppe se forme. Cette mue devient chez Xénia une manière de penser le corps, l’identité, le deuil et la possibilité de devenir autre chose.
Lors de ce lancement, l’autrice a raconté que le projet trouvait notamment ses origines dans son déménagement de Shédiac vers Montréal en 2021. À cette époque se sont imposées plusieurs questions : d’où vient-on lorsque l’on n’habite plus chez soi? Quel rapport conserve-t-on avec l’Acadie, avec Shédiac, avec sa langue? Cette dernière question est fondamentale, car l’une des grandes forces de Juste vide ton cœur réside précisément dans sa langue.
Xénia avec sa nouvelle œuvre, Juste vide ton cœur.
Le chiac de Xénia n’est ni décoratif ni folklorique. Il n’est pas non plus figé. Il bouge constamment entre le français et l’anglais, entre Shédiac et Montréal, entre l’enfance et la personne devenue adulte. Il est avant tout identitaire, et donc, comme les personnages du livre, en mouvement.
Au lancement, Xénia rappelait que son premier recueil, Des fleurs comme moi, cherchait à restituer le plus fidèlement possible le chiac de son adolescence : une langue qu’on pouvait lui présenter à l’école ou ailleurs comme incorrecte, mais qui demeurait celle dans laquelle se créaient les liens et se vivait le quotidien.
Dans Juste vide ton cœur, cette langue a elle aussi transitionné.
Xénia expliquait avoir d’abord eu l’impression de trahir quelque chose en constatant que son vocabulaire et sa manière de parler changeaient depuis son arrivée à Montréal. Le livre finit au contraire par accueillir cette évolution. Son chiac n’est plus exactement celui de sa première œuvre, parce que la personne qui l’écrit n’est plus exactement la même.
L’autrice américaine Joan Didion disait qu’elle avait toujours son carnet de notes sur elle. Non pas pour se rappeler des faits, mais plutôt pour se remémorer les émotions qui la traversaient. On retrouve dans l’œuvre de Xénia une approche similaire.
C’est là que le texte devient particulièrement intéressant : la langue n’est plus seulement le véhicule du récit. Elle en reproduit le mouvement, elle aussi mue.
Cette oralité très forte peut demander au lectorat peu familier avec le chiac d’accepter de ne pas nécessairement saisir chaque mot ou expression. Mais chercher à tout traduire ou à tout normaliser serait précisément passer à côté de l’expérience proposée. Le sens naît autant du rythme, des ruptures et des changements de registre que du vocabulaire lui-même.
Le titre révèle finalement beaucoup de la démarche. Lors du processus de création, alors que Xénia disait éprouver de la difficulté à écrire le projet, son amie Sami l’aurait encouragée à cesser d’essayer « d’écrire du théâtre » et, simplement, à vider son cœur. C’est à partir de cette permission que le texte aurait véritablement pris forme.
Le résultat est profondément intime sans jamais se refermer sur lui-même. Derrière l’histoire singulière de Xénia apparaissent des expériences beaucoup plus universelles : partir, revenir, perdre, changer, avoir peur de perdre ce que l’on était et découvrir que se transformer ne signifie pas nécessairement se renier.
Des émotions similaires m’ont traversé en lisant Juste vide ton cœur et Cri de terre de Guy Raymond Leblanc. Deux générations, deux perspectives uniques ayant pour trait commun de documenter à leur manière une Acadie en mouvement. Juste vide ton cœur s’inscrit dans une continuité profondément acadienne : une littérature dont l’ADN est fait de liberté, de mouvement et de transformation, mais qui trouve ici une forme, une langue et une énergie résolument nouvelles.
On rit beaucoup en lisant Juste vide ton cœur. On est aussi ému, parfois brutalement. Et lorsque vient la dernière page, il reste cette étrange impression d’avoir traversé quelque chose avec l’autrice, quelque chose d’important et de transformateur.
Xénia vide son cœur. Le nôtre en ressort curieusement un peu plus plein.
L’œuvre poursuivra d’ailleurs son chemin au-delà du livre, puisqu’elle sera de nouveau portée à la scène du 5 au 8 mai prochain à l’Usine C, à Montréal, renouant ainsi avec la performance dont elle est en partie issue.
