Type de contenu: Récit
À cette période de l’année, je repense souvent à une histoire particulière qui s’est déroulée il y a 97 ans. Il y a eu une célébration très spéciale de la Chandeleur dont on a parlé pendant des années. C’est une histoire que m’ont racontée ma grand-mère, Minnie Aucoin, et son frère, Johnny (à Frédéric/Minou) Deveaux. Cette histoire a également été publiée dans le Bulletin d’Histoire et de Généalogie – La Société Saint-Pierre (décembre 1987), écrite par Daniel Aucoin.
Laissez-moi vous ramener au 21 janvier 1929, à Friar’s Head, aujourd’hui connu sous le nom de Cap LeMoine. Un navire norvégien appelé le S. S. Terne s’était échoué dans le golfe du Saint-Laurent, au large, parallèlement à la résidence de Johnny (à Minou) Deveaux et de sa femme Olive.
Le long de la côte accidentée de Cap LeMoine, les habitants de cette petite communauté acadienne étaient très curieux et enthousiasmés par cet immense navire qui se détachait si nettement à l’horizon. Les longs et rudes mois d’hiver étaient synonymes d’isolement pour notre peuple, et un incident comme celui-ci était hors du commun, provoquant une grande agitation parmi les habitants de Friar’s Head. Un navire de cette taille était un spectacle rare pour les Moineaux, et le voir tout illuminé la nuit, si près d’eux, était une attraction captivante.
Lors de ce voyage particulier, la destination du S.S. Terne était l’Île-du-Prince-Édouard, où il devait charger une cargaison de pommes de terre. Pour une raison ou une autre, ils avaient pris du retard et, au lieu des 41 000 livres de pommes de terre qu’ils étaient censés charger, le capitaine a dû se dépêcher et limiter la cargaison à 21 000 livres.
Le brise-glace S.S. Stanley a quitté North Sydney pour secourir le navire norvégien échoué, le S.S. Terne, au large de Cap LeMoine.
La saison était déjà bien avancée, car nous étions déjà au mois de janvier. Le capitaine en était bien conscient et comprenait l’urgence de partir avec ce qu’il pouvait embarquer rapidement afin d’échapper à la fermeture du golfe du Saint-Laurent pendant les mois d’hiver par Dame Nature. Il fallait éviter l’incroyable couche de glace qui recouvrait l’océan de plusieurs kilomètres à la ronde. Mais qui peut prédire avec précision, au mois de janvier, les mouvements imprévisibles de l’océan et de la glace?
Les compétences de navigation du capitaine Bjorset en mer et l’expérience de ses 21 membres d’équipage n’ont pas suffi à empêcher la banquise qui entourait le S.S. Terne de les bloquer pendant 18 jours dans les environs de Friar’s Head. Le capitaine avait mal calculé ses chances de sortir du golfe du Saint-Laurent avant sa fermeture à la navigation.
Bien que les habitants de notre communauté aient été enthousiastes et curieux de connaitre l’histoire du S.S. Terne, ils étaient un peu inquiets à l’égard de ce navire et des étrangers qui se trouvaient parmi eux. Ils ont rapidement compris qu’il s’agissait d’un navire amical qui avait besoin d’aide.
Sans hésiter, Johnny (à Minou) Deveaux a marché sur la glace jusqu’au navire et a proposé de faire des courses pour le capitaine Bjorset et les membres de son équipage. En tant que principal intermédiaire entre ce navire échoué et la terre ferme, Johnny a transporté des provisions depuis le magasin de Harry Aucoin à Grand-Étang, a posté leurs lettres et leur a livré leur courrier, et a répondu à d’autres demandes des membres de l’équipage du S.S. Terne.
Un télégramme fut envoyé à Sydney pour signaler que ce navire était échoué, pris dans les immenses champs de glace. Une demande spéciale fut envoyée pour qu’un brise-glace vienne libérer ce navire.
Il ne restait plus qu’à attendre et à survivre aux vents froids du nord. Lentement mais surement, le brise-glace S.S. Stanley fit son chemin à travers la glace depuis North Sydney et se joignit aux efforts pour libérer le navire norvégien.
Le 2 février 1929, la Chandeleur était célébrée dans diverses maisons de la région acadienne. Au Cap LeMoine, Simon (à Charles à Janvier) Deveaux organisait cet évènement spécial. Avec ces deux navires ancrés à proximité, il ne faisait aucun doute qu’une invitation serait lancée aux membres d’équipage pour qu’ils se joignent aux célébrations. C’était incontournable. Il s’agissait d’une grande fête qui contribuait à rompre la monotonie des mois d’hiver.
Après de longs préparatifs, les femmes arrivèrent avec leurs casseroles et leurs poêles, et Simon avait prévu de faire venir l’un des meilleurs violonistes locaux, P’tit Placide, pour animer la soirée. Dans le village, il y avait des familles portant les noms de famille Deveaux, Aucoin, Doucet, LeBlanc – elles étaient les descendantes des Janvier, des Simon à Pierrot, des Narcisse et des Abram. Il y avait aussi les Burns et les Delaney. Les membres d’équipage des navires échoués étaient plus qu’heureux de se joindre à eux pour échapper à la routine monotone de la vie de marin, entourés d’Acadiens aimables et hospitaliers.
Ce n’est que le 7 février que les vents du sud-est ont finalement brisé la glace suffisamment pour que les deux navires puissent repartir en toute sécurité. Le processus fut lent, mais finalement, la foule qui observait ne vit plus qu’un petit point noir, puis les navires disparurent de leur vue, mais pas de leur mémoire ni de leurs récits. Ce fut une expérience qu’ils n’oublieraient pas de sitôt et, la Chandeleur derrière eux, ils attendaient avec impatience les autres traditions acadiennes à venir, le Mardi Gras et la Mi-Carême.
Cet hiver-là, l’hospitalité chaleureuse de notre peuple acadien fera parler d’elle et restera dans les mémoires de nombreuses personnes aux quatre coins du monde. Il ne fait aucun doute que Johnny (à Frédéric «Minou»), gentil et amical, aura une fois de plus impressionné les gens par son art de rendre service à son prochain et de régler les problèmes qui se présentent.
Peu après le départ du S.S. Terne, Johnny a reçu une lettre du capitaine Bjorset le remerciant chaleureusement pour sa récente lettre et les photos prises pendant que le navire était pris dans les glaces. La chaleur de cette lettre ne pouvait signifier qu’une chose pour Johnny et sa famille: ils s’étaient fait un nouvel ami, qu’ils n’oublieraient jamais!
Voici le contenu de cette lettre :
S/S «Terne» New York, le 19 mars 1929
Cher Monsieur Deveaux,
Je vous remercie beaucoup pour votre aimable lettre accompagnée de photos, dont deux étaient très belles.
Nous déchargeons actuellement du sucre provenant de Cuba, et une fois la cargaison déchargée, je ne sais pas encore où nous irons, mais je pense que nous retournerons aux Antilles. Il fait beau ici en ce moment et il n’y a pas de glace! Comment est la glace le long de la côte à Friar’s Head actuellement? J’aimerais le savoir: s’est-elle refermée peu après notre départ?
Notre affaire est désormais entre les mains des avocats, et la question est de savoir qui paiera les frais liés au temps perdu dans les glaces et aux dommages causés aux pommes de terre, qui étaient en très mauvais état. On nous a ordonné de nous rendre à Saint-John, au Nouveau-Brunswick, pour les reconditionner lorsque nous avons terminé à Sydney la réparation de notre gouvernail, qui était fortement tordu.
Je suis très occupé en ce moment, je ne peux donc pas vous écrire une longue lettre, mais je suis sûr que vous m’excuserez.
Tout le monde est fou des photos de notre séjour dans les glaces, donc si vous pouvez m’en procurer quelques-unes, je vous en serai très reconnaissant.
J’espère que tout va bien pour vous là-bas et que vous passez un bon moment, mais j’espère qu’aucun autre navire ne connaitra de problèmes au large de Friar’s Head. La situation a été très mauvaise en Europe, ma femme m’écrit qu’à un moment donné, plus de 100 navires étaient coincés dans la glace, ce qui est très rare de ce côté-là.
Transmettez mes salutations à Mlle Annie et à son frère, ainsi que mes meilleures salutations à vous-même et à votre femme.
Bien à vous,
C. Bjorset Capitaine du S/S Terne
À l’attention de: Bennett Hooslef & Co. Inc.
25 Broadway, New York
