Type de contenu: Analyse
Margaux Paz Paredes
Le Courrier de la Nouvelle-Écosse – IJL
Entrée en vigueur en décembre 2025, la loi C-3 a permis d’accorder la citoyenneté canadienne par filiation à plusieurs descendants de la diaspora acadienne.
Cependant, depuis le mois de juin, le ministère fédéral de l’Immigration a suspendu un certain nombre des demandes qui avaient déjà été acceptées, dont plusieurs provenant des États-Unis. D’après le gouvernement, il manquerait des sources officielles — notamment parce que plusieurs archives sont situées en France et aux États-Unis — pour justifier les citoyennetés préalablement accordées.
Une justification suscitant l’incompréhension de plusieurs personnes concernées par le sujet.
D’après Nadine Morin, technicienne en documentation numérique au Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson, le refus de documents parce qu’ils sont archivés en dehors du Canada n’est pas acceptable, puisqu’il s’agit dans tous les cas de documents acadiens.
Quant à la critique du gouvernement vis-à-vis du manque de certains papiers, elle rappelle que cela est le résultat de la Déportation, qui a causé la perte de nombreuses preuves écrites, dont certaines ayant été brûlées.
En outre, ce revirement démontre, selon elle, que les décideurs n’ont pas évalué l’ampleur des demandes qui seraient faites de la part des Acadiens.
Ils nous ont oubliés, nous, comme d’habitude.
Un avis que semble partager l’historien spécialisé en Acadie et maître généalogiste André-Carl Vachon, qui regrette un manque de cohérence de la part du gouvernement et surtout de consultation de spécialistes du sujet.
De son point de vue, ne plus accepter les documents parce que les registres originaux sont archivés ailleurs n’est pas compréhensible, puisque ces derniers sont sortis du pays au moment du Grand Dérangement.
«Le cas des Acadiens, c’est un déplacement forcé, rappelle-t-il, c’est une déportation.»
Ce n’était donc pas un choix ni une volonté.
De plus, il estime que cette décision entre en contradiction avec la précédente Proclamation du 10 décembre 2003 dans laquelle la reine Élizabeth II assume la responsabilité des actes commis contre les Acadiens lors de la Déportation.
«Si on reconnaît les torts en 2003, on devrait reconnaître qu’effectivement, il y a des registres aussi qui se sont retrouvés à l’extérieur.»
André-Carl Vachon critique également le fait que le gouvernement privilégie la provenance géographique du document plutôt que sa nature, jugeant plus fiable la copie retranscrite au Canada à l’original archivé ailleurs, ce qui va à l’encontre, estime-t-il, de toute logique archivistique normale.
Clint Bruce, professeur en études acadiennes et transnationales à l’Université Sainte-Anne, abonde dans son sens:
«Pourquoi ces documents se trouvent à l’extérieur du Canada? C’est à cause de la déportation. S’il n’y avait pas eu de déportation, les documents n’auraient pas été dispersés et les descendants ne seraient probablement pas en train de demander leur nationalité. Donc, on entre dans un cercle vicieux.»
Il partage en effet l’avis que le gouvernement canadien semble manquer de compréhension vis-à-vis des réalités historiques.
Or, d’après lui, c’est justement parce que le passé acadien est marqué par cette «histoire dramatique» que les descendants de la diaspora, notamment les Acadiens louisianais, démontrent un intérêt à accéder à la nationalité canadienne. Parce qu’ils y perçoivent comme une façon symbolique de réparer l’injustice du Grand Dérangement.
Dans son analyse, ces revendications revêtent aussi une importance pour certains demandeurs effrayés par la situation politique actuelle aux États-Unis.
«Quelles que soient leurs origines, ils aimeraient pouvoir avoir la possibilité encore de s’expatrier au Canada. C’est une sorte de fantasme que les gens ont, surtout d’obédience démocrate, explique-t-il. Chaque fois qu’un républicain est élu, on parle de certains États qui veulent se détacher des États-Unis pour se faire annexer par le Canada. Mais là, c’est devenu beaucoup plus sérieux.»
Ce qui n’enlève rien, souligne-t-il, à la méfiance et à l’hostilité de nombreux Canadiens vis-à-vis des États-Unis.
«C’est un peu ironique en fait, que, dans un moment de discordes politiques entre les deux pays, qui est en train de s’intensifier avec les dernières menaces de tarifs douaniers à hauteur de 50 %, qu’il y ait une possibilité de rapprochement de la diaspora», fait-il remarquer.
Les raisons de demander la nationalité canadienne diffèrent donc et peuvent s’entrecroiser d’une personne à l’autre.
«Mais bien sûr, au niveau collectif, on a gardé la mémoire d’une expulsion forcée, donc d’une migration forcée, et donc d’avoir une liberté de retourner au pays perdu, si on veut. Oui, ça peut être très touchant pour les gens.»
Qui y voient là, selon lui, comme une affirmation de leur fierté et de leur identité.
À cause de leurs grands-parents, puis de leurs grand-grands-parents qui ont été déportés, je pense que c’est pour ça qu’ils sont plus aptes à avoir gardé leur culture, à cause du fait que ça [leur] a été comme enlevé.
«À cause de leurs grands-parents, puis de leurs grand-grands-parents qui ont été déportés, je pense que c’est pour ça qu’ils sont plus aptes à avoir gardé leur culture, à cause du fait que ça [leur] a été comme enlevé», appuie Nadine Morin.
«Nous sommes issus d’une tragédie humaine et de prendre le temps de se souvenir ou de réaliser quelle est notre racine, ça a toute son importance sur notre identité», affirme à son tour André-Carl Vachon.
Pour ce dernier, c’est parce que les Acadiens d’aujourd’hui sont descendants de survivants, qu’il existe ce lien si fort entre eux et qu’ils se reconnaissent comme membres d’un même peuple. Et ce, quelle que soit leur origine, canadienne, américaine ou encore française.
«Quand les gens reconnectent, la fibre va vibrer, c’est plus fort que nous. Vous pourriez parler à plein de gens qui sont issus de la diaspora, qui sont descendants acadiens, qui ne vivent pas sur place, ils vont vous dire probablement essentiellement la même chose dans d’autres mots peut-être, mais que c’est important. Puis c’est vrai parce que c’est nos racines, c’est notre cœur, c’est notre sang, on se reconnecte. C’est ça, c’est un chaînon qui se retrouve puis qui se recolle.»
Finalement, Clint Bruce suggère d’envisager cette controverse comme une opportunité de faire connaître davantage l’existence même des communautés acadiennes et d’approfondir la compréhension du passé, ses suites, ses séquelles et ses conséquences jusqu’à nos jours.
«C’est un incident qui arrive, qui peut être très gênant, créer une gêne, mais on va s’en saisir et s’en servir à des fins de conscientisation», affirme-t-il.
Quelque chose d’autant plus important à ses yeux, dans le monde d’aujourd’hui.
«Il y a beaucoup de discours anti-immigration et peut-être le fait de comprendre les situations de réfugiés du passé, qui sont un peu éloignées de nous, que ça peut aussi devenir un moment d’apprentissage pour avoir plus d’empathie pour des réfugiés dans d’autres contextes.»
