Type de contenu: Récit
Pendant les années qui ont précédé, un bon nombre de scientifiques ont travaillé au Manhattan Project, un programme en recherche nucléaire entrepris aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, mais chaque tâche était limitée et tout était éparpillé à travers le pays entre des gens qui ignoraient la finalité du monstre qu’ils étaient en train de créer. Ce n’est qu’en lisant le journal au lendemain de l’explosion qu’ils ont compris.
L’une de ces personnes était Bern Porter. Né en 1911, il était à la fois physicien et poète. Au niveau scientifique, il a côtoyé des sommités, telles que Albert Einstein, et, dans la sphère littéraire, la non moins connue Gertrude Stein.
Quand Porter a compris à quoi il avait travaillé, il n’est plus retourné à son travail. On ne sort pas indemne lorsqu’on comprend que notre intelligence a contribué à détruire le monde. Certains des chercheurs se sont retrouvés en soins psychiatriques, d’autres sont devenus fermiers. Le traumatisme provoqué par ce choc, allié au fantasque de l’artiste en lui, a fait de Porter un personnage hors du commun.
Installé à Belfast dans le Maine, il crée The Institute of Advanced Thinking. C’est là qu’au début des années 1980, munie d’une lettre d’introduction fournie par un ami commun, je me présente chez lui. L’homme âgé est bourru, mais charmant.
La couverture du projet sur lequel il travaillait, Here Comes Everybody’s Don’t Book.
Il fait visiter son institut: dans le jardin trône un monument, Ode to Civilization, qui consiste en un assemblage hétéroclite d’objets trouvés. L’institut est en fait sa maison.
Il indique qu’il est possible de passer la nuit. Il faudra préparer le souper cependant, car il déteste les poêles et casseroles. Je vais acheter des pâtes, de la sauce, une bouteille de vin et des bonbons. Dans la cuisine, le réfrigérateur n’est pas branché. Il est rempli de livres. De même pour le four.
Pour passer la nuit, il faudra dormir par terre, car les lits font partie d’une «exposition» que lui seul semble comprendre. Sur le bord de la baignoire, une note indique «do not use». Ce doit faire partie de son nouveau projet, Here Comes Everybody’s Don’t Book, qui consiste de collages et fera suite à son Book of Do’s.
Dans la soirée avancée, je remarque l’homme accroupi dans l’obscurité et le silence en train de manger les bonbons, comme un enfant puni. Ce n’est qu’au matin que sa langue se délie réellement. Il parle de poésie, «sound poetry» qu’il pratique, et il m’offre des cartes postales sur lesquelles certains de ses poèmes sont imprimés. Il parle de littérature, de musique, d’art. Mais pas de science. Pas de la folie du monde.
Il pleut sur Belfast et il s’accroche à un reste de beauté pour donner un sens à la vie. On se quitte comme de vieux amis. L’homme fragilisé avait besoin d’un échange paisible.
En songeant à cette rencontre marquante, un autre souvenir rejaillit. Une visite du pape Jean-Paul II au Centre Européen de Recherches Nucléaires à Genève, où je travaillais alors. Il a adressé ces mots aux chercheurs: «Ne détruisez pas la vie avec le fruit de vos travaux». Un message d’actualité…