Type de contenu: Récit
Dans les rues de Chéticamp, Le Gabriel est une enseigne bien connue pour son ancrage dans la culture acadienne. Lors d’une visite dans cette communauté du Cap-Breton, un détail attire notre attention: le personnel de l’établissement est majoritairement philippin et un drapeau des Philippines est accroché près de la porte de la cuisine.
Derrière cette présence se trouve le parcours de Cherry et Jay Arr Gutiérrez, un couple qui a traversé plusieurs étapes professionnelles avant de devenir propriétaire du restaurant en mai. Leur histoire est celle d’une installation progressive en Nouvelle-Écosse, de la recherche de stabilité et d’une intégration à une communauté dont ils ont appris à connaître les habitants au fil des années.
Du rêve de partir à l’étranger à une installation au Canada
Avant leur arrivée au Canada, Cherry et Jay Arr avaient d’autres ambitions professionnelles. Aux Philippines, Cherry souhaitait étudier la gestion des ressources humaines.
Mais les attentes familiales les ont conduits, tous les deux, vers les soins infirmiers.
«Je veux travailler à l’étranger. C’est mon rêve. Quand j’irai à l’université, je veux étudier la gestion des ressources humaines», se dit-elle, en relatant son parcours de vie ayant mené à l’obtention du restaurant.
Le projet de partir à l’étranger demeure néanmoins présent. Une tante de Cherry, installée à Vancouver depuis plusieurs décennies, leur offre une possibilité de venir au Canada.
En 2010, le couple arrive au pays dans le cadre d’un emploi saisonnier lié aux Jeux olympiques d’hiver de Vancouver. Infirmiers de formation aux Philippines, ils commencent comme préposés au nettoyage.
«Notre permis de travail n’était que saisonnier. Il ne valait que pour les Jeux olympiques d’hiver. Après les Jeux olympiques d’hiver, on devait rentrer chez nous», explique Cherry.
Pour rester au Canada, ils trouvent ensuite un employeur en Nouvelle-Écosse susceptible de les parrainer en vue de la résidence permanente. Ils travaillent d’abord dans un McDonald’s à Truro, puis chez Burger King, où ils occupent des postes de gestionnaires.
Leur installation se construit progressivement. Le couple obtient la résidence permanente alors que leur premier enfant est encore très jeune. La naissance d’un deuxième enfant vient ensuite s’ajouter aux responsabilités professionnelles et familiales.
Sans le soutien quotidien de leurs parents ou de leurs frères, Cherry et Jay Arr doivent s’organiser pour concilier travail et vie de famille. Pendant un temps, ils se relaient pour s’occuper des enfants et assurer leurs horaires de travail respectifs.
L’équipe du restaurant Le Gabriel lors de la parade du festival de Chéticamp en août dernier.
L’arrivée à Chéticamp: une nouvelle étape
Après leur passage à Truro et à New Glasgow, Cherry et Jay Arr s’installent à Inverness, où ils travaillent pendant cinq ans au café Robbins. Ils y commencent comme employés avant d’être promus superviseurs.
Le couple acquiert ainsi une expérience dans la restauration, tout en poursuivant son parcours professionnel. Jay Arr travaille également dans une maison de soins.
C’est par l’intermédiaire de contacts professionnels que le couple découvre une possibilité de s’installer à Chéticamp. Le propriétaire précédent du restaurant cherchait des employés prêts à déménager dans la région. Il leur propose un emploi ainsi qu’un logement gratuit pendant la durée de leur travail.
Cherry voit dans cette offre une occasion de faire prendre un nouveau départ et de faire venir des membres de sa famille restés aux Philippines afin de les soutenir dans leur vie quotidienne.
Ainsi, des membres des familles respectives du couple les rejoignent progressivement. D’autres proches arrivent par la suite, certains avec l’aide de leur employeur.
Le recrutement de travailleurs philippins ne se limite pas qu’au Gabriel. Progressivement, d’autres entreprises de la région sollicitent également leur aide pour trouver de la main-d’œuvre.
«Ils veulent vraiment embaucher des travailleurs étrangers, eux aussi. On les aide à trouver de la main-d’œuvre, car c’est vraiment difficile d’en trouver ici à Chéticamp», développe Cherry.
Selon elle, cette difficulté s’explique notamment par le départ des jeunes qui terminent leurs études secondaires. En l’absence de collège ou d’université dans la communauté, plusieurs quittent la région pour poursuivre leur formation.
Du travail salarié à la propriété
Avant de devenir propriétaire du Gabriel, Cherry avait déjà acquis une expérience qui allait s’avérer précieuse pour la suite de son parcours.
Au fil des années, elle travaille comme pâtissière, puis se voit confier des responsabilités administratives et comptables. Elle apprend notamment à suivre les entrées et les sorties d’argent, à gérer la paie et à s’occuper des taxes de l’entreprise.
Elle n’avait pas de formation générale en comptabilité. C’est l’expérience acquise sur le terrain, accompagnée d’une courte période de formation et d’un apprentissage autonome, qui lui permettent d’assumer ces fonctions pendant six ans.
«Je m’occupe notamment de saisir les ventes dans l’ordinateur, de calculer les retenues sur la paie, de gérer la TPS et la TVH, et d’émettre des chèques pour les employés. C’est un peu comme si j’étais la comptable de l’entreprise», confie-t-elle.
Lorsque les anciens propriétaires commencent à envisager la vente de leur entreprise, Cherry et Jay Arr y voient une possibilité de concrétiser un projet qu’ils nourrissaient depuis longtemps: posséder leur propre entreprise.
Le couple avait déjà investi dans l’immobilier. Il avait acheté une maison dans laquelle un appartement a été aménagé au sous-sol, tandis que l’étage supérieur est exploité en location de courte durée.
L’acquisition du restaurant représente toutefois un engagement supplémentaire. Pour y parvenir, les deux conjoints s’appuient sur l’aide financière d’un ami, qui intervient comme associé passif.
«On a essayé. On n’est pas sûrs à 100 % de pouvoir l’acheter, mais on a un ami qui nous aide financièrement, un associé passif», explique Cherry.
Le couple reprend finalement le restaurant en mai dernier. Après 10 ans de travail dans la région, il devient ainsi propriétaire d’un établissement qu’il connaît déjà bien.
Une intégration construite avec le temps
L’installation à Chéticamp n’a pas toujours été facile pour Cherry et Jay Arr. Au début, leur origine philippine suscite des remarques qui leur rappellent qu’ils sont perçus comme des personnes venues d’ailleurs.
Cherry se souvient notamment de propos tenus par des clients de l’époque.
«Ils ont dit: “Pourquoi avez-vous amené des gens jaunes ici?” Ils nous appelaient les gens jaunes.»
Les questions sur leur origine et leur maîtrise de l’anglais sont également fréquentes. Avec le temps, toutefois, les relations évoluent. Les habitants apprennent à les connaître, et le couple constate un changement dans l’accueil qui lui est réservé.
«Ça a changé petit à petit, oui. Et puis les gens se sont mis à dire: “Oh, ils sont tellement sympathiques”.»
Cherry souligne aujourd’hui le soutien que leur témoigne la communauté. Elle évoque la gentillesse des habitants, leur volonté d’aider et les encouragements reçus au moment de la reprise du restaurant.
Ils nous ont accueillis à bras ouverts, même si nous sommes Philippins. Nous avons l’impression d’être chez nous ici.
Pour elle, cette évolution montre qu’une relation peut se transformer au fil des années, à mesure que les personnes apprennent à se connaître et à travailler ensemble.
Trouver sa place dans une communauté acadienne
Si Cherry et Jay Arr se sentent aujourd’hui chez eux à Chéticamp, leur intégration se poursuit aussi dans un environnement où le français occupe une place importante.
Le couple ne parle pas encore français, mais Cherry explique qu’ils souhaitent apprendre la langue. Au restaurant, la clientèle francophone représente une réalité quotidienne, et le fait de ne pas pouvoir servir en français constitue, selon elle, une limite.
«C’est un inconvénient. Il y a beaucoup de restaurants ici qui sont vraiment acadiens, mais la majorité de nos employés sont philippins. Donc, oui, je pense que c’est le point faible de notre restaurant.»
L’établissement compte actuellement un serveur francophone à temps partiel, après le départ à la retraite d’un autre employé qui parlait français.
La question de la langue concerne également les enfants du couple. Cherry explique qu’elle aurait souhaité qu’ils fréquentent l’école française de la région, afin qu’ils puissent apprendre la langue. Selon son témoignage, ils n’ont toutefois pas pu y être admis en raison des critères d’admissibilité qui leur ont été communiqués.
Ces critères font référence à l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés. Cette loi reconnaît aux citoyens canadiens qui répondent à certains critères linguistiques ou scolaires le droit de faire instruire leurs enfants, aux niveaux primaire et secondaire, dans la langue officielle minoritaire de leur province.
Ne remplissant pas les critères leur permettant de faire instruire leurs enfants en français dans le système public, Cherry et Jay Arr ont dû les inscrire à l’école anglophone de la localité.
Malgré cet obstacle, Cherry tient à souligner son attachement à la culture locale. Lors du défilé organisé dans le cadre des festivités de Chéticamp en août, le couple décide de participer au nom de son entreprise.
«J’ai dit à mon mari et à mon partenaire d’affaires que nous voulions vraiment y prendre part, parce que nous avons le sentiment d’appartenir à la communauté acadienne. Nous voulons aussi contribuer à la communauté, même si nous ne sommes pas francophones», déclare-t-elle.
Leur participation est bien accueillie. Cherry raconte que l’entreprise a remporté la première place au défilé et que plusieurs personnes les ont félicitées d’avoir pris part à une manifestation culturelle importante dans la communauté.
Pour le couple, cette participation est une manière concrète de témoigner de son appartenance à Chéticamp, sans renoncer à ses propres origines.
Une entreprise et une communauté qui avancent ensemble
Au-delà de leur parcours personnel, l’histoire de Cherry et Jay Arr met en lumière le rôle que peuvent jouer les travailleurs immigrants dans les communautés rurales confrontées à des difficultés de recrutement.
Leur expérience ne se limite pas à l’occupation de postes dans la restauration ou les soins. Peu à peu, ils ont acquis des compétences, assumé des responsabilités, aidé des proches à venir au Canada et, finalement, repris une entreprise locale.
Cherry explique que leur présence a également contribué à faire connaître les travailleurs philippins auprès d’autres employeurs de la région. Selon elle, certains restaurants ont ensuite cherché à recruter des travailleurs étrangers à leur tour.
La reprise du Gabriel marque ainsi une nouvelle étape dans un parcours professionnel construit sur plusieurs années. Le couple est passé du statut de salarié à celui de propriétaire, avec la responsabilité de faire vivre un établissement qui accueille la population locale.
Pour Cherry, l’essentiel est aussi de pouvoir compter sur une communauté dans laquelle elle et sa famille se sentent désormais chez eux. Après les difficultés du début, les encouragements reçus et leur participation aux activités locales lui donnent le sentiment d’avoir trouvé sa place.
