le Vendredi 5 juin 2026
le Mercredi 18 février 2026 11:00 Nos communautés - Chéticamp

L’Artiste acadien, André Aucoin, a écrit au sujet de nos ancêtres qui ont bravé les vents des Suêtes sur la glace…

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Photo du CD de feu André Aucoin intitulé Tu Seras Toujours Là. Il comprend la chanson «Le Sud-Est» dédiée à nos ancêtres qui ont bravé les vents violents lors de la chasse au phoque.
Photo du CD de feu André Aucoin intitulé Tu Seras Toujours Là. Il comprend la chanson «Le Sud-Est» dédiée à nos ancêtres qui ont bravé les vents violents lors de la chasse au phoque.

Alors que le havre de Chéticamp gèle, on peut souvent voir une brume givrée et étrange planer au-dessus de la glace. Il m’arrive parfois de me laisser aller à une rêverie de l’époque de nos ancêtres, à la façon dont ils ont résisté aux éléments par temps inclément simplement pour survivre.

L’Artiste acadien, André Aucoin, a écrit au sujet de nos ancêtres qui ont bravé les vents des Suêtes sur la glace…
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Type de contenu: Récit

Cela me ramène à une histoire au sujet de trois chasseurs de phoques de Chéticamp, Hyacinthe Chiasson, Placide V. Boudreau et Hypolite LeFort, qui partirent sur la glace le 27 janvier 1874. Ils étaient loin de se douter que ce serait une aventure atroce, une aventure qui, sans aucun doute, resterait gravée dans leurs mémoires pour toujours, un récit dont on parle encore plus d’un siècle plus tard.

Le regretté artiste/compositeur acadien André Aucoin, originaire de Chéticamp, était bien connu pour son répertoire, particulièrement les chansons qui parlaient de nos ancêtres. La chronique des trois chasseurs de phoques sur la glace m’a inspirée à écrire à ce sujet il y a quelque temps, ce que j’ai partagé avec nos lecteurs. André Aucoin fut également captivé par cette incroyable histoire et écrivit une chanson intitulée «Le Sud-Est» sur son CD, Tu Seras Toujours Là.

Durant ces journées au temps mordant, j’ai pensé qu’il serait approprié de partager la version d’André de cet évènement telle que traduite dans le livret de son CD.

Le Sud-Est

1874, le 27 janvier
Hyacinthe partit un beau matin
Pour chasser le phoque.
Avec lui se trouvaient deux amis
Placide et Hypolite
Un pas, puis un autre
Éloignant le rivage
Sur la glace à l’est de l’ile
Ils marchent six ou sept milles.

Ils apportent chacun un bâton
Et une ligne de secours
Il fait très froid, le temps est sec
La banquise semble solide
On ne voit aucun phoque
Inutile d’aller plus loin.

Ils pouvaient sentir la glace commencer à bouger
Dans les montagnes ils entendaient le vent
La peur les tiraillait

Refrain : Le vent du sud-est les a emportés
Le nord-est les a ramenés
Ils furent transportés du Cap-Nord
Aux Îles de la Madeleine

Les trois hommes marchèrent jusqu’au bord de la glace
Seulement pour trouver la mer
Le vent se leva, la glace se fendit
Ils ne trouvèrent aucun passage
Gelés et mouillés
Commence un rude voyage
Leur abri, un mur de glace
La neige leur gelant le visage
La mort les menaçant.

La nuit les force à s’arrêter
Et tenter de trouver un abri
Ils mangent l’écorce de leurs bâtons
Étant devenus affamés
Le jour ils marchent vers le sud
La glace dérive vers le nord
Après des jours et des milles de marche
La terre est à 50 verges
À marée basse ils accostent.

Dans les bois non loin du rivage
Apparait de la fumée
Ils reçoivent l’aide d’un Écossais
Une cabane bien chaude.

Leurs prières furent exaucées
Les hommes avaient sauvé leur vie
Imaginez leurs émotions
Imaginez leur joie
En retournant chez eux.

« Tous mes enfants, » dit Hypolite à 82 ans
Même si cela remonte à longtemps
Je m’en souviens encore bien
Quand le vent qu’on appelle la suête souffle du sud-est
Et que je l’entends dans les montagnes
Je revis ces jours sur la glace
Regardant la mort droit dans les yeux
La suête me tourmente encore.

André Aucoin est décédé à l’âge de 73 ans le 27 décembre 2024. Il avait un tel talent lorsqu’il s’agissait d’exprimer sa fierté acadienne en composant des chansons sur ses ancêtres. Aujourd’hui, ces chansons sont interprétées par plusieurs, y compris nos jeunes. Son héritage se perpétue à travers son style unique, sa musique qui a touché l’âme de beaucoup.

Voici un extrait du récit de ces hommes courageux, Hyacinthe Chiasson, Placide V. Boudreau et Hypolite LeFort, qui ont survécu contre toute attente !

Lorsque les trois chasseurs de phoques arrivèrent à La Pointe Engagée, ils continuèrent à crier à l’aide dans l’espoir que quelqu’un viendrait à leur secours. Ils estimèrent qu’il était environ minuit. Alors qu’ils discutaient de la situation, le vent se leva de l’est suivi d’une tempête de neige. Ils furent donc forcés de marcher vers le large afin de trouver de la glace solide. Ils trouvèrent un amas de glace qui leur fournit un certain abri jusqu’à l’aube.

Deux des trois Acadiens qui ont été pris dans les glaces. À gauche: Placide V. Boudreau. À droite: Hyacinthe Chiasson et son épouse. Absent: Hypolite LeFort.

À la pointe du jour, la tempête de neige commença à s’apaiser et la température devenait plus clémente. Ils recommencèrent à marcher vers l’est sans grand espoir de ne jamais remettre le pied sur la terre ferme. Ils marchèrent environ sept milles vers l’est jusqu’à arriver près de Cap-Rouge, un petit village de pêche habité par des Acadiens. Ils pensèrent que, puisque c’étaient des pêcheurs qui avaient des canots, ils pourraient être secourus. Ils étaient à environ un mille et demi du rivage. Pour se rendre plus visibles afin que quelqu’un puisse les apercevoir, ils suspendirent leurs vestes au bout de leurs bâtons de bois pour les utiliser comme signal. Quelqu’un les remarqua, mais le vent était fort et on ne voulait pas risquer des vies en tentant de les sauver. S’ils avaient pu lire dans leurs pensées, on leur aurait simplement envoyé un canot. S’ils avaient pu les joindre par téléphone, ils auraient pu leur dire quoi faire. On aurait pu mettre des rames et du pain dans un canot, puisque la faim les tourmentait. On aurait pu garder le canot comme aide au sauvetage et attendre que le vent se calme, puis atteindre facilement la terre ferme.

Ils attendirent environ une demi-heure pour voir si quelqu’un penserait à cette forme de sauvetage, car ils croyaient que cela pouvait facilement se faire. Lorsqu’ils réalisèrent qu’ils n’obtiendraient aucune aide, ils commencèrent à marcher vers l’ouest.

La température était plus douce et le vent venait maintenant du sud. La température était si clémente que parfois ils marchaient dans l’eau jusqu’aux genoux. Le vent et le courant entrainaient la glace avec une telle rapidité que, pour demeurer à l’intérieur du Cap St. Lawrence, ils devaient marcher vite vers l’ouest, car, une fois dépassé cet endroit, il n’y aurait aucun secours…

Affamés et fatigués, leur force et leur courage commencèrent à diminuer. Ils continuèrent à marcher vers l’ouest. Placide, qui était le plus jeune des trois, commença à faiblir. Hyacinthe et Hypolite devinrent très inquiets de la situation, mais réalisèrent rapidement que c’était chacun pour soi à ce point et qu’ils pourraient devoir laisser Placide derrière en essayant d’atteindre la terre ferme.

Pendant tout ce temps, toujours rien à manger et ils devenaient plus faibles d’heure en heure. Ils cherchèrent des phoques ou toute autre chose qu’ils pourraient manger, mais ce fut inutile. Ils n’eurent d’autre choix que d’utiliser leurs propres couteaux et de couper l’écorce de leurs bâtons pour s’en nourrir. Les bâtons étaient déjà lourds, mais ils auraient voulu qu’ils soient encore plus gros afin qu’il y ait plus d’écorce disponible. C’était le deuxième jour vers midi. Ils n’eurent que de la glace comme nourriture pour le reste du voyage.

Une photo beaucoup plus ancienne de l’un des survivants, Placide (à Venant) Boudreau, et de Marie Bourgeois Boudreau.

Comme je l’ai mentionné plus tôt, Placide faiblissait. Il les suivit jusqu’à environ quatre heures de l’après-midi lorsqu’ils arrivèrent à une ouverture orientée vers le nord-ouest. Ils furent obligés de camper pour la nuit. Ils cessèrent de marcher vers l’ouest et le vent et le courant poussaient sans cesse la glace vers l’est à leur désavantage. À cette heure, quatre heures, ils examinèrent la distance qu’ils avaient gagnée vers l’est bien qu’ils aient marché toute la journée vers l’ouest. Ils estimèrent que les maisons de Cap-Rouge étaient à environ sept ou huit milles au sud.

Ils cherchèrent un abri pour la nuit. Ils regardèrent tout autour d’eux et, finalement, même si ce n’était pas un lit de plumes, ils réussirent à trouver un peu d’abris. Leur lit pour la nuit fut un amas de glace dont le fond était plat et quelque peu lisse. Comme couverture, il y avait un morceau de glace suspendu au-dessus d’eux d’environ trois à quatre pieds carrés. C’était assez grand pour trois personnes, mais ils décidèrent de dormir deux sur la glace et un au-dessus afin de se garder plus au chaud.

La température plus douce rendait la glace mouillée et humide, ne prenant aucun temps pour tremper leurs vêtements. Lorsque l’humidité devenait trop forte pour celui du dessous, ils échangeaient de place. Ils firent cela jusqu’à minuit afin de se garder au chaud et survivre. Comme ils étaient mouillés des pieds jusqu’aux genoux, leurs chaussures pleines de trous à force de marcher dans l’eau et la gadoue, ils furent forcés de rester actifs et de marcher pour se protéger du froid. Placide, si fatigué de la nuit précédente, dormit comme s’il était sur un sofa, mais les autres ne fermèrent pas l’œil.

Hypolite et Hyacinthe commencèrent à faire les cent pas. À un moment, Hyacinthe dit:  Je crois entendre une cloche sonner. » Hypolite répondit qu’il pensait l’entendre aussi et ajouta: «Puisque la cloche de notre église a été bénie pour toutes choses, il est possible qu’on la fasse sonner pour nous donner du courage.» Pendant tout ce temps, Placide dormait. En marchant, ils remarquèrent que la glace devenait plus ferme. Ils décidèrent de réveiller Placide, car la glace devenait plus froide et il gèlerait contre elle, peut-être même mourrait. Une fois réveillé, Placide se sentit mieux et plus fort. Ils reprirent leur marche sur la glace en attendant l’aube.

Alors qu’un nouveau jour commençait, le vent avait tourné du nord-ouest et il faisait très froid. Ils marchèrent vers la terre ferme aussi vite qu’ils le pouvaient. Par moments, ils couraient même, cherchant des phoques ou des oiseaux qu’ils pourraient tuer pour manger alors que les douleurs de la faim les envahissaient. Malheureusement, ils ne trouvèrent rien et durent continuer leur voyage sans nourriture. C’était une journée froide et dure mais claire. Les montagnes semblaient si loin qu’ils pensaient ne jamais les atteindre.

Ils marchèrent de l’aube jusqu’à midi. Ils examinèrent le passage vers la terre ferme et étaient à environ cinquante brasses du rivage. Ils regardèrent dans différentes directions pour voir s’il y avait un endroit où débarquer mais c’était pareil partout. Après consultation entre les hommes, Hypolite dit: «Je nous ai guidés dans tout cela depuis le début et je devrai être le premier à tenter le passage vers la terre ferme.» La distance n’était que de trente verges et la glace n’était pas très solide. Trente verges de floes couverts de neige qui flottaient ici et là.

Il était impossible de marcher, alors ils rampèrent sur le ventre. Hypolite attacha des cordes autour de leurs tailles et commença à traverser avec l’entente que s’il passait sous l’eau, ils devraient le ramener. Lorsque Hypolite arriva au bout de la corde, il n’était qu’à trois ou quatre brasses du rivage. Il savait qu’il pouvait y arriver, alors il renvoya la corde aux autres. Heureusement, ils atteignirent tous la terre ferme de cette manière. En geste de victoire, la première chose qu’ils firent fut de prendre leurs bâtons de bois et de les jeter à la mer avec la promesse de ne jamais retourner sur la glace.

Avant de repartir à pied, ils durent essayer de reconnaitre où ils étaient. À l’ouest d’eux, il y avait une vallée qu’ils pensaient être Fishing Cove, un petit village de pêche écossais. Ils se dirent qu’ils y seraient les bienvenus, car ils connaissaient des gens de Chéticamp. Ils continuèrent et grimpèrent les énormes rochers et, une fois au sommet, Hypolite exprima: «Pendant que nous étions sur la glace, il me semble que je n’étais jamais si faible, mais maintenant que le pire du travail est terminé, je sens que mon courage et ma force me quittent. Il faut garder courage et, si c’est Fishing Cove à l’est de nous, nous n’avons pas loin à marcher par la montagne.»

Comme ils étaient près du rivage, ils durent marcher à travers de petits pins et parfois même ramper pour se frayer un chemin. Une fois arrivés dans une vallée qu’ils pensaient être La Fraser (rivière), ils ne virent aucune habitation, aucune personne, aucune maison, rien du tout. Hypolite dit à ses compagnons: «Ne vous inquiétez pas, nous ne sommes pas perdus. J’ai souvent entendu nos grands-parents expliquer un endroit semblable à celui-ci, appelé La Rivière à Anselm.» Ils continuèrent dans la même direction ouest pour bientôt arriver à La Rivière à Anselm.

Ils descendirent la montagne, marchant sous les pins et après une certaine distance arrivèrent à une clairière, une prairie. Ils remarquèrent bientôt une petite maison avec de la fumée s’élevant de la cheminée, indiquant que la maison était habitée. Cela leur donna courage et espoir. Ils arrivèrent à la maison et furent chaleureusement accueillis par une bonne famille écossaise. Les gens de la maison furent étonnés de voir des étrangers dans les environs. Hyacinthe, Hypolite et Placide racontèrent leur histoire de voyage sur la glace et expliquèrent qu’ils avaient besoin de refuge contre le froid et de nourriture. Le maitre de maison leur dit qu’ils étaient les bienvenus, mais, malheureusement, ils étaient très pauvres. On leur offrit du thé chaud, un peu de nourriture et des brassées de foin à placer près d’un feu ardent pour servir de lits. Ces hommes étaient épuisés et le foin leur apparut comme le plus doux des lits de plumes.

Le lendemain, quelque peu reposés, ils partirent pour tenter de retourner chez eux. Ils n’avaient ni téléphone ni télégraphe pour informer leurs familles qu’ils étaient sains et saufs et leurs proches pensaient qu’ils étaient perdus pour ne jamais revenir. Ils durent prendre la direction est, vers Aspy Bay afin de retourner chez eux. Ils marchèrent environ un mille et arrivèrent au Cap St. Lawrence. Une fois là, ils considérèrent l’épreuve qu’ils venaient de traverser. Ce fut de justesse, car, s’ils avaient dépassé le Cap St. Lawrence, il n’y aurait eu aucun espoir de secours, puisque la glace se brise en morceaux et il n’y a aucune terre ferme pour l’arrêter.

Ils se dirigèrent vers le village le plus proche où ils trouvèrent des Acadiens et de là, en quatre jours par étapes faciles, ils arrivèrent chez eux, surprenant leurs familles qui les avaient déjà crus morts.

Le père Giroir, le curé de la paroisse, qui avait déjà prié Saint-Joseph pendant l’épreuve, fut informé de leur retour et, lorsqu’il reçut la bonne nouvelle, il se leva, leva les bras au ciel en criant: «Bon Saint-Joseph, vous avez écouté et exaucé nos prières!»

(L’information pour cet article provient du livre Another Night – Breton Books. Madame Elizabeth Muise, nièce de Placide Boudreau, avait partagé son manuscrit Three Acadians on the Ice et l’histoire fut publiée. En français, ce récit remarquable fut d’abord raconté à Ronald Caplan (Cape Breton’s Magazine) par Ulysses LeLièvre de Chéticamp. Le numéro 68 présente l’histoire racontée par Hyacinthe Chiasson. Pour d’autres histoires incroyables, visitez www.capebretonsmagazine.ca.)

Type: Récit

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