Type de contenu: Récit
Je me souviens de ce jour où un grondement sourd a soudainement retenti, faisant trembler notre salle de classe. Notre collège se trouvait sur une colline faisant face à celle où venait de se produire un attentat à la voiture piégée.
C’était le 12 décembre 2005. Gebran Tueni, journaliste, député et rédacteur en chef du quotidien libanais An-Nahar, perdait la vie dans l’explosion, qui a également tué deux autres personnes. Son assassinat a profondément marqué la mémoire collective libanaise.
Gebran Tueni était de ceux qui n’avaient pas peur de dire les choses telles qu’elles sont. Journaliste engagé et fervent défenseur de la souveraineté du Liban, il incarnait une voix libre dans un pays plongé dans l’instabilité politique.
Opposé à l’ingérence syrienne, il était devenu l’une des figures principales du mouvement du 14 mars, constitué à la suite de l’assassinat du premier ministre Rafic Hariri et l’un des influenceurs de grand impact sur les mobilisations populaires, réclamant le départ des troupes syriennes du Liban. Il défendait notamment l’application de la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui recommande le retrait des forces étrangères et le rétablissement de la souveraineté libanaise.
Mais sa voix n’était pas la seule à déranger.
Quelques mois auparavant, le 2 juin 2005, Samir Kassir, journaliste et intellectuel engagé, avait été assassiné dans un attentat à la voiture piégée. Le 25 septembre de la même année, May Chidiac, journaliste et figure médiatique connue, avait été grièvement blessée dans un attentat similaire. Elle a survécu, mais au prix de blessures irréversibles et de lourdes séquelles physiques.
Trois parcours différents, mais un même engagement en faveur de la liberté d’expression, de la souveraineté et du droit de contester le pouvoir.
Ces agressions ont révélé le prix que peuvent payer celles et ceux qui refusent de se taire. Dans les contextes où la parole dérange, dénoncer devient un acte de courage et le journalisme peut mettre une vie en danger.
Car tuer un journaliste, ce n’est pas seulement faire taire une personne, c’est tenter de réduire au silence toutes personnes que le journaliste informe, interpelle et encourage à penser librement.
Près de deux décennies plus tard, les démarches judiciaires n’ont pas dissipé toutes les interrogations entourant les offensives commises contre des journalistes et des personnalités publiques. Lorsque l’impunité persiste, elle nourrit la peur, fragilise les institutions et menace la liberté de la presse.
Cette réalité dépasse les frontières libanaises. Partout dans le monde, des journalistes sont menacés, emprisonnés, agressés ou assassinés pour avoir exercé leur métier. Lorsqu’un crime contre un journaliste reste impuni, c’est le droit de toute une société d’accéder à une information libre et indépendante qui est compromis.
En cette Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes, célébrée chaque année le 2 novembre, nous devons nous souvenir de celles et ceux qui ont affronté l’oppression, les menaces et la violence pour défendre la liberté. Cette journée ne doit pas être uniquement un hommage aux victimes, elle doit aussi constituer un appel à la justice, à la responsabilité et à la protection des journalistes.
La Déclaration universelle des droits de l’homme stipule, dans son article 3, que «tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne». Son article 19 consacre le droit à la liberté d’opinion et d’expression, ainsi que celui de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées sans considération de frontières.
Ces droits ne sont ni des privilèges ni des idéaux abstraits. Ils constituent le fondement de toute société qui aspire à la justice, à la démocratie et à la dignité humaine.
Je repense à ce grondement qui avait fait trembler notre salle de classe. À cet instant, nous étions loin d’imaginer que nous assistions, à distance, à l’un des drames qui marqueraient durablement l’histoire contemporaine du Liban.
Aujourd’hui, le souvenir de Gebran Tueni et de Samir Kassir, ainsi que le courage de May Chidiac, nous rappellent que la liberté a un prix, mais que le silence imposé par la peur en a un plus grand encore.
Parce que la vérité ne devrait jamais coûter une vie. Parce que la liberté de la presse ne devrait jamais être un acte de bravoure. Et parce qu’aucun crime contre celles et ceux qui nous informent ne devrait rester sans justice.
