Type de contenu: Opinion
Dans le monde d’aujourd’hui, les éditeurs doivent s’adapter à la façon dont la prescription et la médiation évoluent.
D’après Olivier Bessard Banquier, professeur des universités spécialiste des lettres et de l’édition contemporaines à l’Université Bordeaux Montaigne, ces derniers cherchent désormais à davantage développer leurs relations avec les libraires, mais également avec de nouveaux acteurs, appelés les influenceurs, pour parler de leurs livres.
Des personnes qui, selon monsieur Bessard Banquier, peuvent «avoir un certain effet ou un certain impact sur les ventes.»
Si les maisons d’édition conservent toutefois leurs liens avec les journalistes, cela se fait dorénavant de façon plus ciblée et avec un service de presse réduit. Ce, dans un contexte de stratégie d’optimisation des relations médiatiques, où l’envoi des manuscrits gracieusement se révèle de plus en plus coûteux.
Ils ont parfaitement compris que la presse est en crise, qu’elle touche de moins en moins de lecteurs de manière directe et surtout qu’elle a un impact nettement dilué.
«Ils ont parfaitement compris que la presse est en crise, qu’elle touche de moins en moins de lecteurs de manière directe et surtout qu’elle a un impact nettement dilué», fait remarquer Olivier Bessard Banquier.
Cette crise qui se manifeste chez tous les médias traditionnels, Pénélope Cormier, professeure en littérature à l’Université de Moncton, l’associe également à la montée des réseaux sociaux.
«Un phénomène global», affirme-t-elle, qui a transformé nos sociétés et notre façon de nous informer.
De ce fait, de la même manière que les éditeurs, les critiques doivent aussi s’adapter à la demande et au type de supports pour lesquels ils peuvent travailler.
Pour Olivier Bessard Banquier, le temps de l’âge d’or de la critique dans les journaux est probablement aujourd’hui terminé:
«C’est plus des entretiens maintenant, des interviews, des portraits. Donc il n’y a plus tellement de grands articles de fond.»
Toutefois, il constate, avec le développement d’Internet, et sa réinvention constante —des blogs aux réseaux sociaux, en passant par le «tout vidéo» – une transformation de l’exercice critique, devenu de plus en plus amateur, et dont l’impact peut-être très fort.
«Il ne fait aucun doute que les éditeurs vont continuer à explorer toutes les pistes et à user de tous les nouveaux moyens de communication qui vont apparaître.»
Il souligne l’émergence des revues associatives numériques, créées par des groupes de personnes partageant des intérêts communs, et venant reprendre le flambeau de ce qui n’existe plus dans la presse.
«Là-dedans, le critique littéraire à l’ancienne sera un peu un représentant de l’ancien monde. Mais j’ai du mal à imaginer qu’il disparaisse complètement, parce que tant qu’il y aura des médias traditionnels, il y aura forcément des personnes à l’intérieur chargées d’être les relais du monde culturel ou intellectuel.»
À plus forte raison pour Pénélope Cormier, ayant constaté que l’intérêt pour la critique est toujours vivant, aussi bien pour en lire que pour en écrire.
On court après ce type de texte là, donc je pense qu’on en veut. Dans un contexte acadien où la population générale est très proche, quand même, du milieu artistique, on le veut d’autant plus. Donc on le cherche. Donc, c’est quelque chose qui est souhaité.
Mais qui peine à exister, ou plutôt à subsister, par manque d’espace médiatique.
«Il y a tout un paquet de défis, comme évidemment tout ce qui est imprimé, c’est toute une logistique, une machine qui doit se mettre là. Rien n’est assuré au niveau de la viabilité. Mais à mon avis, dès qu’on ouvre un espace médiatique, on aura des lecteurs et on aura des auteurs», affirme-t-elle, insistant plus loin:
«Les gens voient d’autant plus l’intérêt qu’y en a pas. Et puis là, ça permettrait en fait à l’Acadie d’entrer dans les débats sur la question aussi et de participer aux réflexions sociales sur les arts.»
Pénélope Cormier distingue deux types de façons de traiter des sujets culturels, la critique et le discours d’information (recommandations, analyse des tendances, comptes rendus…), dont la médiatisation résulte du choix des rédactions, dépendant lui-même —notamment— de contraintes financières.
C’est-à-dire que si un média décide d’intégrer des sujets culturels, il sera certainement amené à privilégier un format plutôt qu’un autre, pour des questions de cohérence, de ressources et d’efficacité. Il cherchera à éviter la redondance tout en maximisant son impact éditorial, explique-t-elle. Ainsi, bien souvent, ce sera la critique artistique qui sera sacrifiée au détriment ’’articles plus grand public, comme les interviews ou les portraits d’artistes.
Un contenu qui peut se rapprocher davantage de la promotion, voire de la célébration, comme le fait remarquer Laurence Arrighi, professeure de sociolinguistique à l’Université de Moncton.
«Vu que c’est l’artiste lui-même qui est invité à parler de son œuvre, c’est plus tourné sur l’artiste que sur sa création», souligne-t-elle, rappelant que dans la critique, le procédé est généralement inversé.
«Au lieu d’aller chercher un discours de critique artistique, on veut savoir les coups de cœur d’une célébrité, par exemple», renchérit Pénélope Cormier.
Pour cette dernière, cette frontière entre les types de discours s’inscrit aussi dans un contexte de réduction généralisée de couverture médiatique sur les arts, qui s’exprime d’autant plus fort en milieu minoritaire.
«Il reste de la critique artistique au Québec. Il n’y en a plus en Acadie parce qu’il y en avait déjà très peu.»
En particulier pour la critique littéraire, du fait des défis majeurs auxquels et confrontée la littérature en Acadie (fragilité du secteur, faible diffusion des œuvres…)
Mais également, comme le rappelle Laurence Arrighi, parce que la musique occupe une place centrale dans la culture acadienne, par rapport aux autres formes d’art:
«Peut-être que le milieu est comme trop petit ou ressenti comme trop petit pour qu’il y ait vraiment quelqu’un qui soit attitré simplement à la littérature?»
Pour Pénélope Cormier, il ne fait aucun doute qu’il manque un maillon de la chaîne pour redonner à la critique littéraire ses lettres de noblesse, «tout en sachant que c’est pas une mince tâche d’établir un espace médiatique qui puisse être assez solide pour pouvoir rester.»
Une activité menacée donc? Il y a des chances pour Olivier Bessard Banquier. Du moins concernant celle de la presse traditionnelle qui, d’après son observation, ne semble pas avoir trouvé un modèle économique pérenne fonctionnant avec l’ère du numérique, la publicité et la baisse des ventes papier.
«Je ne vois pas tellement d’avenir pour cette forme classique. Par contre, je pense effectivement qu’Internet va sans fin se réinventer tant que ça existe, c’est-à-dire que je pense que tout ce qui va disparaître d’un côté réapparaîtra de l’autre sous une autre forme.»
De l’espoir finalement pour le métier, qui sera certainement encore amené à se transformer, au gré de nos sociétés, de leurs évolutions et de leurs contradictions, sans que l’on puisse encore aujourd’hui présager comment.
